Un professionnel observe plusieurs informations concernant un jeune tandis que son attention se porte principalement sur celles qui confirment son hypothèse initiale, illustrant le biais de confirmation.

« Je savais que ça finirait comme ça. » Lorsqu’un événement confirme ce que nous avions anticipé, il produit une impression particulière : celle d’avoir correctement compris la situation. Un jeune que nous pensions peu fiable oublie son rendez-vous. Celui que nous trouvions provocateur répond sèchement à un professionnel. Celui dont nous doutions de l’autonomie ne respecte pas l’horaire prévu. L’événement semble apporter une nouvelle preuve à ce que nous pensions déjà.

Le problème n’est pas que nos hypothèses soient nécessairement fausses. Elles peuvent au contraire reposer sur une connaissance solide de la personne et sur de nombreuses observations. Mais une fois qu’une idée est installée, notre manière de recueillir les informations n’est plus totalement indépendante de cette idée. Nous pouvons devenir plus sensibles à ce qui la confirme, mieux retenir les événements qui lui correspondent ou interpréter plus facilement les situations ambiguës dans son sens.

C’est l’un des mécanismes associés au biais de confirmation. Il ne consiste pas simplement à « vouloir avoir raison ». Il décrit plus largement notre tendance à traiter les informations d’une manière qui peut favoriser ce que nous croyons déjà. Dans le travail éducatif, où nous devons continuellement observer, interpréter et décider avec des informations incomplètes, cette tendance mérite une attention particulière.

Une hypothèse change ce que nous cherchons dans la situation

Imaginons qu’une équipe considère qu’un jeune cherche régulièrement à provoquer les adultes. Lorsqu’il sourit après une remarque, ce sourire peut immédiatement devenir significatif : « Tu vois, il cherche encore à provoquer. » Lorsqu’il répond calmement dans une autre situation, l’événement peut sembler beaucoup moins intéressant. Il correspond simplement à ce qui était attendu d’un jeune dans cette circonstance et ne mérite donc pas nécessairement d’être transmis.

Au fil du temps, les événements problématiques s’accumulent dans la mémoire collective tandis que les situations qui ne correspondent pas à l’hypothèse restent moins visibles. Lorsque l’équipe fait le point plusieurs semaines plus tard, elle dispose alors d’un ensemble de souvenirs qui semblent converger : les provocations sont nombreuses, chacun peut en citer des exemples et l’hypothèse paraît de plus en plus solide.

Elle l’est peut-être réellement. Mais une question reste nécessaire : avons-nous observé avec la même attention ce qui aurait pu la contredire ?

Une hypothèse ne modifie pas seulement notre conclusion finale. Elle peut influencer en amont ce que nous considérons comme une information intéressante. Si nous cherchons les manifestations d’un comportement particulier, nous avons davantage de chances de les remarquer. Ce mécanisme est utile dans de nombreux contextes : lorsqu’un professionnel identifie une difficulté, il devient capable d’en repérer plus finement les manifestations. La difficulté apparaît lorsque cette attention devient tellement orientée qu’elle laisse moins de place aux autres informations.

Le biais de confirmation n’est donc pas seulement un problème de raisonnement. Il peut commencer dès l’observation.

Les situations ambiguës offrent davantage de place à nos attentes

Tous les comportements ne sont pas faciles à interpréter. Un silence peut traduire du désintérêt, de l’inquiétude, de la colère, une difficulté à trouver ses mots ou simplement l’absence d’envie de parler. Un sourire peut être moqueur, gêné, complice ou défensif. Un refus peut relever d’une opposition, d’une incompréhension, d’une fatigue ou d’une anticipation de l’échec.

Lorsque la situation est ambiguë, nos connaissances antérieures nous aident à lui donner du sens. C’est indispensable : nous ne pouvons pas analyser chaque interaction comme si nous ne savions absolument rien de la personne. Mais ces connaissances peuvent également orienter l’interprétation vers ce que nous attendions déjà.

Si un jeune est considéré comme manipulateur, une demande inhabituelle pourra plus facilement être comprise comme une tentative d’obtenir quelque chose. Si nous le percevons comme anxieux, le même comportement pourra être interprété comme une recherche de réassurance. Dans les deux cas, le comportement observable peut être identique tandis que l’histoire que nous construisons autour de lui diffère.

Le danger apparaît lorsque nous utilisons ensuite notre interprétation comme une nouvelle preuve de l’hypothèse initiale. Nous pensions qu’il était manipulateur, nous avons interprété sa demande comme une manipulation, puis cette « manipulation » devient un exemple supplémentaire démontrant qu’il est manipulateur. Le raisonnement finit alors par se nourrir en partie de lui-même.

Distinguer ce qui a été observé de ce qui a été interprété permet de limiter cette circularité. Non pour supprimer toute interprétation, ce qui serait impossible, mais pour éviter qu’une hypothèse produise elle-même les preuves qui serviront ensuite à la confirmer.

Ce qui contredit notre hypothèse peut facilement devenir une exception

Une autre manière de maintenir une croyance consiste à traiter différemment les informations selon qu’elles la confirment ou non. Lorsqu’un événement correspond à ce que nous pensions, nous pouvons y voir une manifestation caractéristique. Lorsqu’il le contredit, nous trouvons parfois facilement une raison de le considérer comme exceptionnel.

« Aujourd’hui, il a réussi parce que l’activité lui plaisait. » « Elle a tenu son engagement, mais le professionnel était derrière elle. » « Il n’a pas réagi parce qu’il était de bonne humeur. » Chacune de ces explications peut être pertinente. Pourtant, si nous expliquons systématiquement les réussites par des circonstances particulières tout en considérant les échecs comme révélateurs de la personne, notre hypothèse devient extrêmement difficile à remettre en question.

Ce phénomène est particulièrement important dans l’accompagnement de jeunes dont l’histoire institutionnelle est déjà chargée. Lorsqu’une représentation s’est installée, les nouvelles observations ne partent plus d’une page blanche. Elles viennent se confronter à un récit déjà construit, parfois depuis plusieurs années. Une réussite isolée peut sembler insuffisante face à des dizaines d’événements antérieurs. C’est compréhensible. Mais si chaque nouvelle réussite reste éternellement considérée comme une exception, aucune quantité de changement ne permettra finalement de modifier la représentation.

L’enjeu n’est pas d’accorder artificiellement plus d’importance aux réussites qu’aux difficultés. Il est de leur appliquer le même niveau d’exigence analytique. Si un comportement problématique confirme notre hypothèse, demandons-nous dans quelles conditions il apparaît. Si un comportement différent la contredit, posons exactement la même question. Les exceptions sont parfois du bruit. Elles peuvent aussi nous indiquer qu’une variable importante nous avait échappé.

Chercher ce qui pourrait nous donner tort améliore parfois nos hypothèses

Dans le travail éducatif, nous cherchons souvent des éléments qui permettent d’étayer une hypothèse. Cette démarche est logique : une proposition sans observation pour la soutenir reste fragile. Pourtant, chercher uniquement des confirmations présente une limite. Presque toute hypothèse suffisamment large peut finir par trouver des exemples qui lui correspondent.

Une démarche complémentaire consiste à rechercher ce qui pourrait la mettre en difficulté. Si nous pensons qu’un jeune refuse systématiquement lorsqu’une consigne vient d’un adulte, observons les situations dans lesquelles il accepte. Si nous pensons qu’il ne supporte pas la frustration, regardons les moments où il traverse une déception sans débordement. Si nous pensons qu’une jeune utilise principalement l’agressivité pour obtenir de l’attention, cherchons également ce qui se passe lorsqu’elle reçoit de l’attention autrement.

Ces contre-exemples ne détruisent pas nécessairement l’hypothèse. Ils peuvent la rendre meilleure. « Il refuse les demandes » peut devenir « il refuse plus fréquemment les demandes lorsqu’elles sont imprévues ». « Elle ne supporte pas la frustration » peut évoluer vers « les difficultés augmentent particulièrement lorsqu’elle ne comprend pas pourquoi la décision change ». L’hypothèse perd en simplicité, mais gagne en précision et devient souvent plus utile pour l’accompagnement.

Chercher ce qui pourrait nous donner tort ne signifie donc pas abandonner notre expertise. C’est une manière de la tester. Une hypothèse professionnelle solide n’est pas celle qui peut expliquer tout ce qui arrive. C’est celle qui reste suffisamment précise pour pouvoir être confrontée à des observations qui ne lui correspondent pas.

Le collectif peut aider à limiter le biais, mais aussi l’amplifier

Le travail en équipe offre théoriquement une protection importante contre les biais individuels. Plusieurs professionnels observent le jeune dans des contextes différents, entretiennent des relations différentes avec lui et peuvent confronter leurs interprétations. Une situation comprise d’une certaine manière par l’un peut être éclairée autrement par un collègue.

Mais le collectif ne garantit pas automatiquement cette diversité. Si une hypothèse est déjà largement partagée, chaque professionnel peut contribuer à accumuler des observations qui vont dans le même sens. Les transmissions deviennent alors un espace de confirmation plutôt qu’un espace de confrontation.

Une phrase comme « il était encore dans la provocation ce matin » transmet déjà une interprétation. Le collègue qui reçoit l’information peut ensuite être particulièrement attentif aux comportements compatibles avec cette lecture. Si un incident survient, il viendra renforcer la représentation commune. La circulation de l’information peut ainsi amplifier un biais au lieu de le corriger.

Le collectif retrouve sa fonction protectrice lorsqu’il autorise réellement les observations divergentes. « Je ne l’ai pas vécu comme ça », « avec moi, cela se passe différemment » ou « j’ai observé quelque chose qui ne correspond pas à notre hypothèse » ne devraient pas être entendus comme des obstacles à la cohérence d’équipe. Ce sont potentiellement des données précieuses.

Une équipe n’a pas besoin d’être d’accord sur tout pour construire un accompagnement cohérent. Elle a besoin de pouvoir identifier ce qui est commun, ce qui varie et les conditions qui pourraient expliquer ces différences.

Nous ne supprimerons pas nos biais, mais nous pouvons organiser le doute

Connaître l’existence du biais de confirmation ne nous rend pas immunisés contre lui. Nous pouvons parfaitement savoir que nous sommes influencés par nos attentes tout en continuant à l’être. L’objectif réaliste n’est donc pas de parvenir à une observation parfaitement neutre, mais de construire des pratiques qui laissent davantage de place à la contradiction.

Cela peut passer par des gestes professionnels assez simples : distinguer dans les transmissions le fait et son interprétation, demander quels éléments contredisent l’hypothèse dominante, conserver une trace des évolutions positives comme des difficultés, réexaminer régulièrement les formulations anciennes et écouter avec attention les professionnels qui observent quelque chose de différent.

La question « Qu’est-ce qui nous ferait changer d’avis ? » peut être particulièrement utile. Si aucune observation imaginable ne permettrait de remettre en cause notre hypothèse, celle-ci n’est peut-être plus réellement une hypothèse. Elle est devenue une certitude autour de laquelle nous organisons les événements.

Nos premières impressions, notre expérience et notre connaissance des jeunes sont indispensables au travail éducatif. Elles permettent d’anticiper, de repérer des régularités et de construire des réponses cohérentes. Mais elles peuvent aussi créer une direction dans laquelle notre attention regarde plus facilement.

Le biais de confirmation nous rappelle ainsi une exigence professionnelle assez inconfortable : lorsque tout semble confirmer exactement ce que nous pensions déjà, il peut être utile de regarder aussi ce que notre hypothèse nous conduit peut-être à moins voir.

Pour aller plus loin

Jour 246 – Observation éducative
Revenir sur ce que nous observons réellement avant d’interpréter une situation.

Jour 253 – Observation, interprétation, hypothèse
Distinguer les différentes étapes par lesquelles une situation devient progressivement une explication professionnelle.

Jour 271 – Hypothèse éducative
Construire des hypothèses suffisamment solides pour guider l’action, mais suffisamment ouvertes pour pouvoir évoluer.

Jour 274 – Biais cognitifs : pourquoi notre cerveau ne regarde jamais une situation de façon totalement neutre
Replacer le biais de confirmation dans l’ensemble des mécanismes qui influencent nos perceptions et nos décisions.

Jour 279 – Quand une hypothèse devient une évidence pour toute l’équipe
Comprendre comment une interprétation peut progressivement changer de statut lorsqu’elle circule dans un collectif.

Jour 282 – Intention ou interprétation : sommes-nous certains de savoir pourquoi un jeune agit ?
Interroger notre tendance à attribuer une intention à partir d’un comportement observable.

Jour 285 – Quand les attentes d’une équipe finissent par réduire le champ des possibles
Observer comment nos représentations peuvent également influencer les expériences et responsabilités proposées.

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COEDO – Collectif éducatif Grand Est
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