Observer paraît simple. Nous regardons une situation, nous repérons un comportement, nous essayons de comprendre ce qu’il signifie et nous construisons progressivement une réponse. Pourtant, l’observation professionnelle n’est jamais totalement indépendante de ce que nous savons déjà, de ce que l’on nous a raconté, de ce que nous avons vécu avec le jeune ou encore de ce que nous pensons chercher.
Avant même qu’une situation ne commence, nous pouvons déjà disposer d’informations : « il supporte mal la frustration », « elle cherche souvent le conflit », « il refuse l’autorité », « elle se met vite en échec », « avec lui, il faut être très cadrant ». Certaines de ces informations peuvent être utiles. Elles permettent d’anticiper, d’assurer une continuité entre professionnels et d’éviter de repartir de zéro à chaque rencontre. Mais elles peuvent aussi orienter notre regard avant même que nous ayons commencé à observer.
La difficulté n’est donc pas d’avoir des hypothèses. Nous en avons nécessairement. Elle apparaît lorsque ces hypothèses deviennent si présentes qu’elles commencent à déterminer ce que nous remarquons, ce que nous retenons et la manière dont nous interprétons ce qui se produit.
Nous n’observons jamais depuis nulle part
L’idée d’une observation parfaitement neutre est séduisante. Elle correspond pourtant assez mal au fonctionnement humain. Notre attention est sélective : parmi toutes les informations disponibles dans une situation, nous n’en traitons qu’une partie. Nos expériences antérieures, nos attentes et les catégories que nous utilisons participent à cette sélection.
Un professionnel qui s’attend à rencontrer de l’opposition sera probablement particulièrement attentif aux refus, aux contestations et aux négociations. Un autre, informé d’une forte anxiété, pourra remarquer davantage les comportements d’évitement, les hésitations ou les signes de tension. Les mêmes comportements peuvent alors être intégrés à des lectures différentes.
Cela ne signifie pas que l’un ou l’autre se trompe nécessairement. Une situation peut contenir plusieurs dimensions simultanément. Le problème apparaît lorsque notre première lecture devient tellement dominante que les éléments qui ne lui correspondent pas perdent progressivement leur importance.
Nous pouvons par exemple retenir avec précision les moments où un jeune s’oppose et beaucoup moins facilement ceux où il accepte une demande sans difficulté. À terme, l’impression générale peut devenir : « il est toujours dans l’opposition », alors même que cette opposition dépend peut-être fortement des situations, des interlocuteurs ou de la manière dont la demande est formulée.
L’observation professionnelle gagne donc en qualité lorsque nous ne cherchons pas seulement ce qui confirme notre hypothèse, mais également ce qui pourrait la nuancer.
Décrire avant d’expliquer
Une manière de protéger l’observation consiste à distinguer ce qui a été vu de ce que nous en déduisons.
« Il cherche à provoquer l’adulte » est déjà une interprétation. Elle attribue une intention au comportement. « Il a répété trois fois la même remarque après que l’adulte lui a demandé d’arrêter » se situe davantage du côté de la description. La seconde formulation ne nous interdit pas de formuler ensuite l’hypothèse d’une provocation, mais elle nous permet de conserver une trace plus précise de ce qui a réellement été observé.
La différence peut sembler minime. Elle est pourtant importante dans les transmissions et les analyses d’équipe. Une interprétation répétée suffisamment souvent peut progressivement prendre la forme d’un fait. « Nous avons l’impression qu’il cherche régulièrement à provoquer » peut devenir « il provoque les adultes », puis parfois « c’est un provocateur ». À chaque étape, une part de l’incertitude initiale disparaît.
Le langage professionnel ne sert pas seulement à raconter les situations. Il participe à la manière dont elles seront ensuite comprises.
Cela ne signifie pas qu’il faudrait bannir toute interprétation des écrits ou des réunions. Une observation brute sans tentative de compréhension serait rapidement insuffisante. L’enjeu consiste plutôt à pouvoir reconnaître le passage entre les deux : voilà ce que nous avons observé, et voilà l’hypothèse que nous formulons à partir de cette observation.
Cette distinction laisse la possibilité à l’hypothèse d’évoluer. Une hypothèse devrait pouvoir être contredite
Une hypothèse éducative devient réellement intéressante lorsqu’elle permet d’orienter l’observation tout en restant suffisamment ouverte pour être remise en question.
Si nous pensons qu’un comportement apparaît principalement lorsqu’une tâche devient trop difficile, nous pouvons regarder ce qui se passe lorsque le niveau de difficulté change. S’il apparaît exactement de la même manière dans des situations très simples, notre première lecture devra peut-être évoluer. Si nous pensons qu’un jeune cherche systématiquement à éviter la relation, nous pouvons observer avec qui, dans quels contextes et à quels moments cette prise de distance se manifeste. Peut-être découvrirons-nous qu’elle n’est ni aussi systématique ni aussi indépendante du contexte que nous le pensions.
Cette démarche suppose de rechercher également les exceptions. Elles sont souvent moins spectaculaires que les difficultés et peuvent donc passer inaperçues. Pourtant, savoir qu’un comportement n’apparaît pas avec certaines personnes, à certains moments ou dans certaines conditions constitue une information particulièrement précieuse.
Une hypothèse qui explique tout, y compris les faits qui semblent la contredire, risque au contraire de devenir impossible à discuter. Si chaque comportement d’un jeune peut être interprété comme la confirmation de ce que nous pensions déjà, nous n’avons plus réellement besoin d’observer.
Une question peut alors accompagner notre analyse : qu’est-ce qui pourrait nous faire changer d’avis ?
Quand les informations circulent avant la rencontre
La question de l’observation se pose particulièrement lorsqu’un professionnel rencontre un jeune dont l’histoire est déjà largement racontée par l’institution.
Les transmissions sont indispensables. Il serait absurde de demander à chaque professionnel d’ignorer les informations disponibles au nom d’une supposée neutralité. Connaître certains risques, des difficultés particulières, des modalités qui facilitent l’accompagnement ou des événements importants peut être essentiel.
Mais une transmission produit également une première représentation.
Dire d’un jeune qu’il est « très compliqué », « manipulateur », « immature », « ingérable dans le groupe » ou « toujours dans la provocation » ne transmet pas seulement des faits. Ces mots proposent déjà une manière de regarder la personne. Le professionnel qui la rencontre ensuite devra faire un effort supplémentaire pour distinguer ce qu’il observe effectivement de ce qu’il avait été préparé à trouver.
Cette question dépasse d’ailleurs les qualificatifs les plus visibles. Des formulations apparemment plus professionnelles peuvent produire le même effet lorsqu’elles deviennent des explications globales : « comportement d’attachement », « fonctionnement traumatique », « trouble de l’opposition », « difficulté exécutive ». Ces concepts peuvent être utiles lorsqu’ils sont employés avec précision, mais aucun ne devrait transformer chaque comportement futur en confirmation automatique d’une lecture préalable.
Un diagnostic, une hypothèse clinique ou une observation antérieure peuvent éclairer une situation. Ils ne devraient pas empêcher de regarder ce qui se passe aujourd’hui.
Le risque de réduire la personne à ses difficultés
À force d’observer certains comportements, une autre transformation peut progressivement se produire : la difficulté cesse de désigner quelque chose que fait la personne pour commencer à définir ce qu’elle est.
Le jeune ne manifeste plus régulièrement de l’opposition, il devient « opposant ». Il ne rencontre plus des difficultés de mobilisation, il devient « démotivé ». Il ne produit plus certains comportements agressifs, il devient « violent ».
Cette évolution du langage peut sembler anodine. Elle modifie pourtant le niveau auquel nous situons le problème. Un comportement peut évoluer, varier selon les contextes, disparaître ou avoir différentes fonctions. Une identité paraît beaucoup plus stable.
Elle peut également influencer les attentes. Lorsque nous pensons connaître le fonctionnement d’une personne, nous sommes naturellement tentés d’anticiper ce qu’elle va faire. Cette anticipation peut modifier notre propre manière d’entrer en relation, le niveau de confiance que nous accordons, le type de responsabilités proposées ou la rapidité avec laquelle nous intervenons. Notre hypothèse initiale ne reste alors plus seulement dans notre tête : elle commence à participer à la situation.
C’est l’une des raisons pour lesquelles une posture d’observation ne consiste pas uniquement à mieux regarder le jeune. Elle suppose aussi de surveiller la manière dont notre propre lecture influence notre positionnement.
Croiser les regards sans fabriquer une vérité collective
Le travail en équipe offre une ressource importante face à ces limites : plusieurs professionnels peuvent observer une même personne dans des contextes différents. Le croisement des regards permet souvent d’identifier des variations qu’une observation individuelle ne pourrait pas repérer.
Mais l’équipe n’est pas automatiquement protégée contre les interprétations figées. Une hypothèse peut circuler, être reprise puis devenir progressivement une évidence collective. Chaque professionnel peut ensuite repérer des éléments qui la confirment, renforçant à son tour la conviction du groupe.
Croiser les regards ne consiste donc pas uniquement à demander si tout le monde est d’accord. Le désaccord peut parfois être plus instructif. Pourquoi un professionnel ne rencontre-t-il pas les mêmes difficultés ? Que se passe-t-il différemment dans son contexte ? Quelle observation ne correspond pas à la représentation dominante ? Est-ce une exception négligeable ou une information qui mérite d’être analysée ?
Une équipe qui accepte ces différences de perception dispose de davantage de matière pour réfléchir. L’objectif n’est pas nécessairement d’obtenir une lecture unique, mais de comprendre pourquoi plusieurs lectures coexistent et ce qu’elles révèlent de la situation.
Observer mieux ne signifie pas observer sans hypothèse
Il serait également illusoire de croire qu’une bonne observation nécessiterait de supprimer toutes nos connaissances antérieures. Les concepts et les hypothèses sont précisément ce qui nous permet de donner du sens à ce que nous voyons.
La différence réside dans la place que nous leur accordons.
Une hypothèse peut servir de lentille : elle attire notre attention sur certains éléments que nous n’aurions peut-être pas remarqués. Mais si elle devient un filtre exclusif, elle risque de rendre invisibles les informations qui ne lui correspondent pas.
La posture professionnelle consiste donc moins à ne jamais interpréter qu’à maintenir une certaine mobilité entre observation et interprétation. Nous pouvons penser avoir compris quelque chose tout en restant capables de dire : « c’est notre hypothèse actuelle », « nous avons encore peu d’éléments », « cette situation semble la contredire », ou simplement « nous ne savons pas encore ».
Cette dernière phrase possède une valeur professionnelle particulière. Reconnaître que nous ne savons pas ne revient pas à renoncer à comprendre. Cela permet parfois de rouvrir une situation que nos explications avaient commencé à fermer.
Garder la possibilité d’être surpris
Observer sans enfermer ne signifie pas ignorer l’histoire, les diagnostics, les transmissions ou l’expérience accumulée autour d’un jeune. Ces éléments sont nécessaires au travail éducatif. L’enjeu est de leur laisser leur juste place : celle d’informations susceptibles d’orienter notre compréhension, mais pas de décider à l’avance de tout ce que nous allons voir.
Une observation professionnelle gagne ainsi à conserver trois niveaux distincts : ce qui s’est effectivement produit, ce que nous en comprenons actuellement et ce que nous ne savons pas encore. Cette séparation n’est jamais parfaite, mais elle protège une possibilité essentielle : celle de réviser notre lecture.
Car accompagner quelqu’un suppose aussi de lui laisser la possibilité de ne pas correspondre exactement à l’image que nous avons construite de lui.
Et peut-être qu’une partie de notre posture consiste précisément à rester suffisamment attentifs pour pouvoir encore être surpris.
Pour aller plus loin
Cette réflexion prolonge directement Jour 244 – Comprendre avant d’agir : élargir notre regard sur les situations éducatives, consacré à la nécessité de maintenir plusieurs hypothèses lorsqu’une situation est complexe. Elle fait également écho à Jour 245 – Fonctions exécutives : pourquoi savoir ce qu’il faut faire ne suffit pas toujours à le faire, qui montre comment une nouvelle grille de lecture peut enrichir l’analyse sans devenir pour autant une explication automatique.
Cette distinction entre ce que nous voyons et ce que nous en déduisons sera approfondie dans Jour 253 – Observer, interpréter, supposer : trois opérations que nous confondons facilement, puis prolongée dans Jour 271 – Formuler une hypothèse éducative sans la transformer en vérité.
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