« Calme-toi. » La demande paraît simple. Un jeune est en colère, son agitation augmente, sa voix monte et son comportement commence à devenir problématique. L’objectif du professionnel est compréhensible : éviter l’escalade et permettre un retour à une situation plus contenue. Pourtant, se calmer n’est pas une action aussi directe que s’asseoir, fermer une porte ou poser un objet.
Une émotion ne disparaît pas simplement parce qu’on décide qu’elle devrait s’arrêter. Lorsqu’elle devient intense, elle modifie l’attention, les sensations corporelles, les pensées disponibles et la manière dont nous interprétons ce qui se passe autour de nous. La régulation émotionnelle correspond justement aux différents processus qui permettent d’agir sur cette expérience, son intensité, sa durée ou la manière dont elle se traduit dans le comportement.
Cette distinction est essentielle dans l’accompagnement éducatif. Ressentir une émotion, la réguler et contrôler tous les comportements qui peuvent l’accompagner ne sont pas exactement la même chose. Un jeune peut avoir de bonnes raisons d’être en colère et avoir néanmoins besoin d’apprendre à ne pas frapper. Il peut être réellement anxieux tout en devant progressivement trouver d’autres réponses que la fuite. L’enjeu n’est donc pas de supprimer l’émotion, mais de développer ce qui peut se passer entre ce que la personne ressent et ce qu’elle fait.
Une émotion prépare à agir
Les émotions ne constituent pas uniquement des états intérieurs désagréables ou agréables. Elles participent à notre adaptation. La peur mobilise l’attention face à une menace. La colère peut préparer à défendre une limite ou à répondre à ce qui est perçu comme injuste. La tristesse peut favoriser le retrait et la recherche de soutien. Une émotion modifie ainsi rapidement la manière dont une situation est perçue et les réponses qui deviennent disponibles.
Cette fonction explique aussi pourquoi il peut devenir difficile de raisonner de la même manière lorsque l’intensité émotionnelle augmente. Un jeune très en colère ne dispose pas forcément, dans cet instant, du même accès aux stratégies qu’il connaît lorsqu’il est calme. Il peut parfaitement expliquer après coup qu’il aurait dû s’éloigner, demander de l’aide ou ne pas répondre à une provocation. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il était capable de mobiliser facilement cette stratégie quelques minutes auparavant.
La régulation émotionnelle suppose donc davantage que la connaissance d’une règle. Il faut repérer ce qui se passe, tolérer suffisamment l’état interne, inhiber certaines réponses immédiates et parvenir à utiliser une autre stratégie. Ces processus mobilisent notamment l’attention et différentes fonctions exécutives. Lorsque l’activation émotionnelle devient importante, leur mobilisation peut devenir plus difficile précisément au moment où nous en aurions le plus besoin.
Comprendre cela ne retire rien à la nécessité du cadre. Cela permet plutôt de distinguer ce que le jeune sait en théorie de ce qu’il parvient réellement à mobiliser lorsqu’il est fortement activé.
Réguler ne signifie pas ne plus ressentir
Dans les pratiques éducatives, le retour au calme peut parfois devenir l’objectif principal. Le jeune qui cesse de crier, ne pleure plus ou retourne dans une activité donne le sentiment que la situation est réglée. Pourtant, l’absence de manifestation visible ne permet pas toujours de savoir ce qui s’est produit intérieurement.
Un jeune peut apprendre à réguler une émotion, mais il peut également apprendre à la masquer. Il peut se taire parce qu’il a retrouvé suffisamment de contrôle, parce qu’il a peur de la conséquence, parce qu’il ne se sent plus autorisé à exprimer ce qu’il ressent ou parce qu’il reporte simplement sa réaction à plus tard. De l’extérieur, ces situations peuvent se ressembler.
La régulation émotionnelle ne consiste donc pas à atteindre en permanence un état calme. Une colère peut rester présente tout en devenant suffisamment régulée pour être exprimée sans violence. Une peur peut persister pendant que la personne réussit malgré tout à rester dans la situation. Une frustration peut être intense sans conduire automatiquement à l’abandon ou à l’agression.
Ce déplacement est important pour le travail éducatif. L’objectif ne devient plus « ne sois plus en colère », mais plutôt « que peux-tu faire lorsque cette colère devient très forte ? » Nous passons d’une attente portant sur l’émotion elle-même à un apprentissage portant sur la manière de la traverser.
Les stratégies de régulation ne commencent pas toutes au moment de la crise
Lorsqu’une situation déborde, notre attention se porte naturellement sur ce qu’il faut faire immédiatement. Faut-il parler ? Éloigner le jeune ? Réduire les stimulations ? Lui laisser de l’espace ? Maintenir une présence ? Les réponses dépendent évidemment de la situation, de la personne et des enjeux de sécurité.
Mais la régulation émotionnelle se construit aussi bien avant ces moments. Repérer les situations qui déclenchent régulièrement une forte activation, identifier les premiers signes corporels, apprendre à nommer ce qui est ressenti ou connaître les stratégies qui fonctionnent permet d’intervenir avant que l’intensité ne devienne maximale.
Un jeune peut par exemple apprendre à reconnaître qu’il parle plus vite, serre les poings ou ressent une chaleur particulière lorsqu’il commence à s’énerver. Ces signaux ne font pas disparaître la colère. Ils créent une possibilité supplémentaire : repérer plus tôt qu’une action devient nécessaire. Une pause, un changement temporaire d’environnement, une demande d’aide ou une stratégie déjà travaillée peuvent alors être mobilisés avant le débordement.
L’après-crise a également une fonction importante. Une fois l’intensité diminuée, il devient possible de revenir sur la séquence : qu’est-ce qui s’est passé avant ? À quel moment la tension a-t-elle commencé à augmenter ? Qu’est-ce qui a aggravé la situation ? Qu’est-ce qui a finalement aidé ? Ce travail ne vise pas à faire rejouer indéfiniment l’incident au jeune, mais à rendre progressivement plus lisible une expérience qui, sur le moment, pouvait être confuse.
La régulation se construit ainsi dans le temps : avant, pendant et après les épisodes émotionnels.
L’environnement participe lui aussi à la régulation
Parler de régulation émotionnelle peut donner l’impression que toute la responsabilité repose sur le jeune. Il lui faudrait apprendre à gérer ses émotions indépendamment de ce qui se passe autour de lui. Pourtant, notre capacité à nous réguler dépend également du contexte et des personnes présentes.
Une consigne imprévisible, un environnement très bruyant, une accumulation de sollicitations ou une interaction vécue comme menaçante peuvent augmenter la charge émotionnelle. À l’inverse, un cadre prévisible, une information donnée suffisamment tôt, une possibilité de retrait temporaire ou une présence adulte stable peuvent faciliter la régulation.
La manière dont le professionnel entre lui-même dans l’interaction compte également. Face à un jeune qui monte en tension, l’adulte peut ressentir de l’agacement, de l’inquiétude ou de la colère. Son ton, son rythme de parole et sa proximité physique peuvent alors changer. Le jeune réagit à ces modifications, ce qui peut à son tour augmenter la tension du professionnel. La régulation devient ainsi parfois un phénomène relationnel avant d’être uniquement individuel.
Cela rejoint la notion de co-régulation. Avant de pouvoir mobiliser seul certaines stratégies, un jeune peut avoir besoin d’un environnement ou d’un adulte qui l’aide temporairement à diminuer l’intensité de la situation. Cette aide n’a pas vocation à supprimer toute autonomie. Elle peut constituer une étape dans l’apprentissage progressif de stratégies que le jeune pourra ensuite utiliser avec moins de soutien.
Demander à quelqu’un de se réguler tout en maintenant autour de lui les conditions qui alimentent fortement son activation peut donc produire peu d’effets. Travailler la régulation implique aussi d’interroger ce que l’environnement facilite ou complique.
Une stratégie efficace dans une situation ne fonctionne pas nécessairement partout
Les conseils autour des émotions sont parfois présentés comme s’il existait quelques techniques universelles : respirer, compter jusqu’à dix, s’isoler, verbaliser ou penser à autre chose. Toutes ces stratégies peuvent être utiles. Aucune ne fonctionne systématiquement pour tout le monde et dans toutes les situations.
Une personne peut avoir besoin de s’éloigner lorsqu’elle est en colère tandis qu’une autre vit cet isolement comme une aggravation. Parler immédiatement peut aider certains jeunes et augmenter la tension chez d’autres. Une stratégie pertinente lorsque l’émotion reste modérée peut devenir inaccessible lorsqu’elle a déjà atteint une intensité très importante.
L’accompagnement consiste donc moins à enseigner une technique unique qu’à construire progressivement un répertoire. Le jeune peut apprendre à identifier ce qui lui convient, dans quelles situations et à quel moment. Il peut également découvrir qu’une stratégie n’a pas pour fonction de faire disparaître immédiatement l’émotion, mais de l’empêcher de conduire automatiquement à certains comportements.
Ce travail demande des essais, des ajustements et parfois des échecs. Une stratégie qui n’a pas fonctionné lors d’une crise ne doit pas nécessairement être abandonnée définitivement. Peut-être a-t-elle été proposée trop tard, dans un contexte différent ou sans avoir été suffisamment expérimentée auparavant.
Comme pour d’autres apprentissages, la régulation émotionnelle se développe plus facilement lorsqu’elle peut être travaillée dans des situations où la personne dispose encore de suffisamment de ressources pour apprendre.
Comprendre l’émotion sans confondre émotion et comportement
Une difficulté fréquente apparaît lorsque nous cherchons à reconnaître l’émotion d’un jeune tout en maintenant une limite sur son comportement. Nous pouvons craindre qu’en disant « je comprends que tu sois en colère », il entende « tu avais raison de frapper ». À l’inverse, rappeler immédiatement l’interdit peut parfois être vécu comme si l’émotion elle-même était rejetée.
Pourtant, les deux niveaux peuvent être distingués. Une émotion peut être compréhensible sans que tous les comportements qu’elle accompagne deviennent acceptables. Reconnaître qu’un jeune a été humilié, frustré ou effrayé ne signifie pas valider l’agression qui a suivi. De la même manière, poser une limite au comportement ne nécessite pas de contester ce qu’il a ressenti.
Cette distinction ouvre un espace éducatif particulièrement important. Si le jeune peut reconnaître son émotion sans devoir défendre son comportement pour la justifier, il devient plus facile de travailler ce qui aurait pu être fait autrement. « Tu étais très en colère » et « tu ne peux pas frapper » peuvent parfaitement appartenir à la même intervention.
L’enjeu de la régulation émotionnelle se situe précisément dans cet espace. L’émotion existe. Elle apporte une information et produit une tendance à agir. Mais elle ne détermine pas nécessairement l’ensemble de la réponse.
Accompagner la régulation, c’est progressivement aider le jeune à construire davantage de possibilités entre ce qu’il ressent et ce qu’il fait.
Pour aller plus loin
Jour 245 – Fonctions exécutives
Comprendre les processus cognitifs qui permettent notamment d’inhiber une réponse immédiate et d’ajuster son comportement.
Jour 263 – Stress chronique chez l’enfant
Approfondir les effets d’une activation durable sur le fonctionnement et les capacités d’adaptation.
Jour 270 – Co-régulation
Comprendre comment la présence et les réponses de l’adulte peuvent temporairement soutenir la régulation du jeune.
Jour 275 – Attention : pourquoi « être attentif » mobilise plusieurs mécanismes différents
Revenir sur les processus attentionnels qui peuvent être fortement sollicités lorsque l’intensité émotionnelle augmente.
Jour 281 – Planification : pourquoi commencer une tâche peut être aussi difficile que la terminer
Comprendre comment plusieurs fonctions exécutives participent à l’organisation et au contrôle du comportement.
COEDO – Collectif éducatif Grand Est
Réflexions, ressources et outils autour des pratiques éducatives, du travail social et de l’accompagnement.
