« Il cherche toujours à provoquer. » « Elle fait ça pour attirer l’attention. » « Avec lui, dès qu’on relâche, ça déborde. » « Elle ne supporte pas qu’on lui dise non. »
Dans une équipe, certaines explications finissent par devenir familières. Elles permettent de mettre des mots sur des situations répétées, de transmettre rapidement une compréhension aux collègues et de construire une certaine continuité dans l’accompagnement. À l’origine, elles peuvent d’ailleurs reposer sur des observations solides.
Le problème commence lorsque nous oublions qu’il s’agissait d’une hypothèse.
À force d’être répétée dans les transmissions, les réunions, les écrits ou les échanges informels, une interprétation peut progressivement changer de statut. Ce qui était initialement une possibilité devient une explication admise. Puis cette explication finit parfois par organiser la manière dont toute l’équipe regarde le jeune.
À ce moment-là, l’hypothèse n’aide plus seulement à comprendre la situation. Elle commence aussi à sélectionner ce que nous voyons.
Une hypothèse est utile précisément parce qu’elle peut être discutée
Dans le travail éducatif, nous avons besoin d’hypothèses. Les comportements auxquels nous sommes confrontés ne livrent pas spontanément leur explication. Un refus peut traduire une opposition, mais aussi une incompréhension, une peur de l’échec, une difficulté à interrompre une activité, une fatigue ou de nombreuses autres réalités.
Formuler une hypothèse permet d’organiser l’observation : « Nous avons l’impression que ce comportement apparaît surtout lorsque la tâche devient difficile. » Cette proposition peut ensuite être confrontée à d’autres situations. Le comportement apparaît-il également lorsque la tâche est simple ? Que se passe-t-il lorsqu’une aide est proposée ? Observe-t-on la même chose avec différents professionnels ?
Une hypothèse professionnelle est donc précieuse parce qu’elle reste provisoire.
Pourtant, le langage institutionnel peut rapidement effacer cette prudence. « Nous faisons l’hypothèse qu’il cherche peut-être à éviter les situations dans lesquelles il se sent en difficulté » devient progressivement « il évite l’échec », puis parfois simplement « il fuit dès que c’est difficile ».
La nuance disparaît. L’interprétation devient une caractéristique du jeune.
Ce glissement n’est pas nécessairement volontaire. Il répond aussi à une nécessité pratique. Une équipe doit transmettre rapidement des informations, construire des repères communs et éviter de reprendre chaque situation depuis le début. Mais cette efficacité a un coût possible : plus une explication devient familière, moins nous ressentons le besoin de la vérifier.
La répétition donne parfois à une interprétation l’apparence d’un fait
Une information répétée par plusieurs professionnels paraît naturellement plus solide. Pourtant, plusieurs personnes peuvent parfois répéter la même interprétation sans disposer d’observations indépendantes.
Un professionnel formule une hypothèse en réunion. Elle est reprise dans une transmission. Un collègue la mentionne ensuite dans un écrit. Quelques semaines plus tard, un nouveau salarié lit cet écrit avant de rencontrer le jeune. Il dispose alors d’une information apparemment confirmée par plusieurs sources, alors qu’une partie de ces sources renvoie en réalité à la même formulation initiale.
Le collectif peut ainsi produire une impression de confirmation.
Cette dynamique est renforcée lorsque les nouveaux événements sont interprétés à travers le cadre déjà installé. Si l’équipe considère qu’un jeune cherche régulièrement à attirer l’attention, une interruption pendant une réunion pourra facilement être lue comme une nouvelle confirmation. Le fait qu’il ait pu être inquiet, ne pas avoir compris qu’il devait attendre ou avoir une demande réellement urgente sera peut-être moins spontanément envisagé.
Le biais de confirmation peut alors prendre une dimension collective. Nous ne cherchons pas volontairement à confirmer notre idée, mais celle-ci nous indique implicitement ce qui mérite d’être remarqué.
Plus l’hypothèse est partagée, plus il peut également devenir difficile de proposer une lecture différente. Le professionnel qui avance une autre explication peut avoir le sentiment de remettre en cause l’expérience de ses collègues plutôt que de participer à une analyse.
La cohésion d’équipe peut alors, paradoxalement, réduire la diversité des hypothèses.
Les mots utilisés dans les transmissions construisent aussi le regard
Les transmissions professionnelles ne servent pas uniquement à faire circuler des faits. Elles participent à la construction d’une représentation commune.
Dire « il a refusé de ranger sa chambre malgré trois demandes » ne produit pas exactement le même effet que dire « il a encore cherché le rapport de force ». Dans le premier cas, nous disposons d’une description qui peut donner lieu à plusieurs interprétations. Dans le second, le comportement et son intention supposée sont déjà réunis dans une même formulation.
De la même manière, « elle est sortie de la pièce lorsque le ton est monté » laisse davantage d’espace à l’analyse que « elle fuit systématiquement le conflit ».
Le second type de formulation n’est pas nécessairement faux. Il peut même correspondre à une hypothèse particulièrement pertinente. Mais lorsque l’interprétation circule sans être identifiée comme telle, les professionnels qui la reçoivent ne disposent plus du même espace pour construire leur propre observation.
Cette question devient particulièrement importante dans les écrits. Une phrase peut suivre un jeune pendant plusieurs mois ou plusieurs années. Elle peut être reprise dans différents documents, relue par de nouveaux professionnels et progressivement détachée de la situation précise dans laquelle elle avait été formulée.
Une hypothèse construite à un moment donné risque alors de devenir une caractéristique durable attribuée à la personne.
Cela ne signifie pas qu’il faudrait produire des transmissions exclusivement descriptives et renoncer à toute analyse. L’analyse fait partie du travail professionnel. Mais il est utile de rendre visible son statut : voici ce que nous avons observé, voici comment nous le comprenons actuellement, et voici ce que nous devons encore vérifier.
Une équipe a besoin d’informations qui contredisent aussi ce qu’elle pense
Lorsqu’une hypothèse semble fonctionner, nous avons naturellement tendance à repérer les situations qui la confirment. Les événements qui ne correspondent pas au modèle peuvent paraître secondaires ou exceptionnels.
Pourtant, ils sont souvent particulièrement intéressants.
Si une équipe pense qu’un jeune refuse systématiquement les demandes lorsqu’elles viennent d’un adulte, que se passe-t-il les jours où il accepte ? Avec quels professionnels ? Dans quelles conditions ? À quel moment de la journée ? Comment la demande a-t-elle été formulée ?
Ces exceptions ne prouvent pas que l’hypothèse initiale était fausse. Elles permettent de la préciser.
Peut-être que le problème n’est pas la demande en elle-même, mais son caractère imprévisible. Peut-être que le jeune accepte plus facilement lorsqu’il sait combien de temps l’activité va durer. Peut-être que certaines formulations produisent davantage de tension que d’autres.
Chercher activement ce qui ne correspond pas à notre hypothèse est une manière de protéger la qualité de l’analyse.
Une réunion d’équipe peut ainsi changer légèrement de logique. Au lieu de demander uniquement « Qu’est-ce qui confirme notre compréhension ? », elle peut aussi interroger : « Qu’est-ce qui ne colle pas ? », « Dans quelles situations cela ne se produit-il pas ? », « Quel élément pourrait nous obliger à revoir notre hypothèse ? »
Le désaccord et l’exception cessent alors d’être des problèmes à éliminer. Ils deviennent des informations.
Réactualiser nos représentations fait partie de l’accompagnement
Les jeunes évoluent. Les contextes changent. Les relations se transforment. Des compétences apparaissent, certaines difficultés diminuent, d’autres deviennent plus visibles. Pourtant, les représentations institutionnelles peuvent parfois évoluer beaucoup plus lentement.
Un jeune peut ainsi continuer à être présenté à travers des comportements qui ne sont plus centraux dans son quotidien. L’équipe reste prudente parce qu’elle a connu des situations difficiles. Cette prudence peut être légitime. Mais si elle n’est jamais réinterrogée, elle risque de maintenir autour du jeune un environnement construit pour celui qu’il était plusieurs mois auparavant.
Cela peut avoir des effets très concrets. Certaines responsabilités ne sont plus proposées. Des activités sont évitées par anticipation. Les professionnels interviennent plus rapidement. Les marges de confiance restent limitées. Le jeune dispose alors de moins d’occasions de montrer que quelque chose a changé.
L’hypothèse collective peut ainsi commencer à participer à la réalité qu’elle décrit.
Réactualiser une représentation ne signifie pas oublier les événements passés ni recommencer chaque accompagnement à zéro. Il s’agit plutôt de conserver une distinction essentielle entre mémoire institutionnelle et définition de la personne.
Une équipe a besoin de se souvenir. Elle a également besoin de pouvoir constater que ce qu’elle savait hier n’est peut-être plus entièrement vrai aujourd’hui.
Garder des hypothèses communes sans fabriquer des certitudes collectives
Le travail institutionnel nécessite une compréhension partagée. Une équipe dans laquelle chacun construirait une lecture totalement indépendante de la situation rencontrerait rapidement d’autres difficultés : incohérences, contradictions, absence de continuité et impossibilité de construire des objectifs communs.
L’enjeu n’est donc pas de renoncer aux représentations collectives. Il consiste à éviter qu’elles deviennent impossibles à discuter.
Une formulation peut parfois suffire à maintenir cet espace : « Notre hypothèse actuelle est que… » Cette manière de parler rappelle que l’équipe dispose d’une lecture commune, mais qu’elle reste susceptible d’évoluer.
Il devient alors possible de demander régulièrement ce qui la confirme, ce qui la fragilise et ce qui a changé depuis qu’elle a été formulée. Les observations minoritaires peuvent être entendues. Les nouveaux professionnels peuvent apporter un regard différent sans que celui-ci soit immédiatement corrigé par l’histoire institutionnelle.
Cette vigilance n’affaiblit pas l’expertise collective. Elle peut au contraire la renforcer. Une équipe solide n’est pas nécessairement celle qui partage toujours la même interprétation. C’est aussi celle qui peut construire une hypothèse commune tout en restant capable de la remettre au travail.
Dans l’accompagnement éducatif, certaines certitudes sont nécessaires pour agir. Mais lorsqu’elles concernent ce qu’un jeune « est », ce qu’il « cherche toujours » ou ce qu’il « fera forcément », elles méritent probablement d’être regardées avec davantage de prudence.
Car lorsqu’une équipe entière sait déjà pourquoi un jeune agit avant même que la situation se produise, la question n’est peut-être plus seulement de savoir si son hypothèse est juste. Elle est aussi de savoir s’il reste encore suffisamment de place pour observer autre chose.
Pour aller plus loin
Jour 246 – Observation éducative
Revenir sur la distinction entre faits observés et interprétations professionnelles afin de préserver plusieurs possibilités de compréhension.
Jour 253 – Observation, interprétation, hypothèse
Approfondir la manière dont une observation devient progressivement une interprétation puis une hypothèse de travail.
Jour 267 – Étiquetage social du jeune
Comprendre comment certaines représentations peuvent s’installer durablement autour d’une personne et influencer la manière dont ses comportements sont perçus.
Jour 271 – Hypothèse éducative
Penser l’hypothèse comme un outil provisoire qui doit rester confronté aux observations et pouvoir être révisé.
Jour 274 – Biais cognitifs : pourquoi notre cerveau ne regarde jamais une situation de façon totalement neutre
Comprendre comment nos connaissances et attentes antérieures orientent une partie de ce que nous remarquons.
Jour 276 – Effet Pygmalion : nos attentes peuvent-elles influencer les jeunes que nous accompagnons ?
Interroger la manière dont les représentations construites sur un jeune peuvent également modifier les interactions et les possibilités qui lui sont proposées.
COEDO – Collectif éducatif Grand Est
Réflexions, ressources et outils autour des pratiques éducatives, du travail social et de l’accompagnement.
