Lorsqu’un jeune a blessé quelqu’un, transgressé une règle ou provoqué des conséquences importantes, nous cherchons souvent à lui faire prendre conscience de ce qu’il a fait. Cette intention paraît évidente : reconnaître l’acte, comprendre ses conséquences et pouvoir progressivement en répondre font partie du travail éducatif.
Mais cette prise de conscience peut emprunter des chemins très différents. Il existe notamment une différence importante entre se sentir coupable de quelque chose que l’on a fait et avoir honte de ce que l’on est.
Dans le langage courant, honte et culpabilité sont parfois utilisées presque comme des synonymes. Elles sont pourtant distinguées dans de nombreux travaux en psychologie consacrés aux émotions morales. La culpabilité tend davantage à porter sur un comportement : « j’ai fait quelque chose de mauvais ». La honte engage plus largement l’image de soi : « quelque chose ne va pas chez moi », voire « je suis mauvais ».
Cette distinction n’est évidemment jamais aussi propre dans la vie réelle. Honte et culpabilité peuvent se mélanger, varier selon les personnes et dépendre fortement du contexte. Mais elle nous permet de poser une question éducative importante : lorsque nous confrontons un jeune à son acte, l’aidons-nous à regarder ce qu’il a fait ou risquons-nous de lui renvoyer quelque chose sur ce qu’il serait ?
Regretter un acte n’est pas se condamner soi-même
La culpabilité peut être inconfortable. Elle apparaît lorsque nous percevons un décalage entre ce que nous avons fait et ce que nous considérons comme acceptable. Elle peut ainsi orienter l’attention vers l’acte, ses conséquences et la personne qui en a subi les effets.
Cette orientation peut favoriser certaines démarches réparatrices. Si je peux reconnaître que j’ai fait quelque chose qui a porté atteinte à quelqu’un, je peux potentiellement réfléchir à ce que je pourrais faire différemment, reconnaître ma responsabilité ou chercher à réparer une partie des conséquences.
La honte engage souvent quelque chose de plus global. L’attention peut se déplacer de l’acte vers l’image de soi et vers le regard des autres. Il ne s’agit plus seulement de ce qui a été fait, mais de ce que cet acte semble révéler de la personne. Cette expérience peut s’accompagner d’un désir de disparaître, de cacher ce qui s’est passé, d’éviter le regard ou de se défendre contre une image de soi devenue difficile à supporter.
Ces tendances ne sont ni automatiques ni identiques chez tout le monde. La recherche sur la honte et la culpabilité montre un domaine plus complexe que l’opposition simpliste entre une « bonne » culpabilité et une « mauvaise » honte. Selon leur intensité, leur contexte, leur répétition et les caractéristiques individuelles, ces émotions peuvent produire des effets différents. Néanmoins, distinguer l’évaluation d’un comportement de la condamnation globale de la personne reste particulièrement utile dans le travail éducatif.
Quand la réponse éducative glisse de l’acte vers la personne
Le glissement peut être discret. Une intervention peut commencer par un comportement précis et progressivement devenir un jugement plus général : le problème n’est plus seulement que le jeune a menti, mais qu’il serait « un menteur » ; il n’a plus seulement eu un comportement violent, il devient « violent » ; il n’a pas seulement manqué de respect dans une situation, il devient « irrespectueux ».
La différence est importante. Un acte peut être nommé, interrogé, travaillé et éventuellement réparé. Une identité négative laisse beaucoup moins de possibilités.
Le risque augmente lorsque la reprise éducative se déroule devant d’autres personnes. Le regard du groupe, des pairs ou de plusieurs adultes peut alors devenir une dimension centrale de l’expérience. La situation ne concerne plus seulement ce qui s’est passé et ses conséquences, mais également l’image que la personne pense désormais donner d’elle-même.
Cela ne signifie pas qu’une reprise éducative devrait toujours se dérouler à l’écart du groupe. Certains actes concernent directement le collectif et nécessitent parfois une réponse visible. Mais visibilité de la réponse et exposition de la personne ne sont pas exactement la même chose. Nous pouvons affirmer clairement une règle devant un groupe sans transformer celui qui l’a transgressée en objet de démonstration.
La question n’est donc pas seulement : avons-nous suffisamment marqué la gravité de l’acte ? Elle peut aussi devenir : qu’est-ce que notre manière de le reprendre permet au jeune de comprendre de son comportement, et qu’est-ce qu’elle lui renvoie sur lui-même?
Faire honte pour responsabiliser : une efficacité trompeuse
La honte peut produire des effets visibles. Une personne peut baisser les yeux, se taire, cesser de contester ou montrer qu’elle est profondément affectée. Pour l’adulte, ces signes peuvent donner l’impression que le message est enfin passé.
Mais être affecté n’est pas nécessairement avoir compris.
Une forte expérience de honte peut concentrer l’attention sur soi, sur le regard des autres et sur la nécessité de se protéger. Dans certaines situations, cette protection pourra prendre la forme du retrait. Dans d’autres, elle pourra passer par la minimisation, le déni, le déplacement de responsabilité ou une réaction agressive. Ce qui ressemble alors à une absence de remords peut parfois coexister avec une expérience émotionnelle beaucoup plus complexe.
Il faut ici éviter un nouveau raccourci : nous ne pouvons pas conclure qu’un jeune qui conteste après une sanction aurait nécessairement honte et chercherait simplement à se défendre. Ce serait encore lui attribuer un état interne à partir de son seul comportement. En revanche, cette possibilité rappelle qu’une réaction défensive ne permet pas toujours de savoir précisément ce que la personne ressent ou comprend.
Dans une perspective éducative, produire une émotion intense ne constitue donc pas un objectif en soi. La question reste celle de l’apprentissage : qu’est-ce que cette expérience permettra réellement de comprendre, de reconnaître ou de faire différemment ?
Responsabiliser suppose de laisser une issue
Une démarche de responsabilisation comporte une tension particulière. Elle doit permettre de ne pas banaliser l’acte tout en évitant de réduire la personne à cet acte.
Dire « ce que tu as fait est grave » et dire « tu es quelqu’un de mauvais » ne produisent pas le même message. Dans le premier cas, l’acte reste attribué à la personne et sa responsabilité peut être clairement engagée, mais une distinction subsiste entre ce comportement et l’ensemble de son identité. Cette distinction ouvre une possibilité essentielle : celle de pouvoir agir autrement.
Elle permet également de penser la réparation. Pour réparer, il faut pouvoir revenir vers ce qui s’est passé. Or cette démarche peut devenir particulièrement difficile si reconnaître l’acte revient, pour la personne, à confirmer une image globale et dévalorisante d’elle-même.
Une réponse éducative peut donc chercher à maintenir simultanément plusieurs éléments : l’acte a eu lieu, ses conséquences sont réelles, la responsabilité ne doit pas être effacée, mais la personne ne se résume pas à ce qu’elle vient de faire.
Ce positionnement n’est pas une manière d’adoucir artificiellement la situation. Il peut au contraire permettre d’être plus précis. La condamnation globale dit peu de choses sur ce qui doit changer. Nommer un comportement, ses conséquences et les attentes pour la suite fournit davantage de matière pour travailler.
La réparation ne demande pas nécessairement de souffrir suffisamment
Une autre confusion peut apparaître dans nos représentations de la sanction : pour que la personne mesure la gravité de son acte, elle devrait ressentir suffisamment de malaise.
Cette logique est compréhensible. Lorsqu’une personne a été blessée, voir l’auteur de l’acte sembler peu affecté peut provoquer un fort sentiment d’injustice. Nous pouvons alors chercher des signes de regret, de culpabilité ou de prise de conscience.
Pourtant, la souffrance de l’auteur ne répare pas mécaniquement celle de la personne qui a subi l’acte. Elle ne garantit pas non plus qu’un apprentissage ait eu lieu.
L’objectif éducatif ne peut donc pas être simplement de faire ressentir quelque chose de suffisamment désagréable pour équilibrer symboliquement la situation. Il s’agit davantage de permettre une reconnaissance des faits, une compréhension aussi accessible que possible de leurs conséquences, une responsabilité et, lorsque cela a du sens, une démarche de réparation.
Cela implique également d’accepter que les émotions ne se commandent pas. Nous pouvons demander à un jeune de reconnaître ce qu’il a fait, de participer à une réparation ou de respecter certaines obligations. Nous ne pouvons pas décréter intérieurement ce qu’il devrait ressentir ni mesurer la sincérité d’une démarche uniquement à l’intensité émotionnelle qu’il manifeste.
Et si le jeune ne semble pas culpabiliser ?
Cette situation peut mettre les professionnels en difficulté. Lorsqu’un jeune paraît indifférent après un acte grave, l’envie d’augmenter l’intensité de la réponse peut être forte. Nous voulons qu’il « réalise », qu’il « comprenne enfin » ou qu’il montre au moins quelque chose qui ressemble à du regret.
Mais l’absence apparente de culpabilité peut avoir plusieurs significations. Le jeune peut ne pas comprendre pleinement les conséquences, chercher à préserver son image devant les autres, ne pas savoir exprimer ce qu’il ressent, interpréter la situation très différemment, contester sa responsabilité ou effectivement ressentir peu de culpabilité à cet instant.
L’observation seule ne permet pas toujours de trancher.
Cela rejoint une prudence déjà évoquée dans les précédentes réflexions : un comportement observable ne nous donne pas un accès direct à l’état intérieur de la personne. Le silence n’est pas une preuve de remords. Le sourire n’est pas nécessairement une preuve d’indifférence. Les excuses ne garantissent pas davantage une compréhension profonde.
Plutôt que rechercher un signe émotionnel attendu, nous pouvons examiner ce que le jeune est capable de reconnaître : peut-il décrire ce qui s’est passé ? Identifier certaines conséquences ? Entendre le point de vue de l’autre ? Distinguer son intention des effets produits ? Imaginer une autre réponse ? Participer à une réparation adaptée ?
Ces éléments ne permettent pas de tout savoir de ce qu’il ressent. Ils offrent en revanche davantage de matière éducative qu’une tentative de lecture de ses émotions à partir de son attitude.
La place du groupe mérite une vigilance particulière
La honte possède une dimension profondément sociale puisqu’elle engage notamment la manière dont nous pensons être vus par les autres. Les réponses éducatives publiques méritent donc une attention spécifique.
Reprendre longuement un jeune devant ses pairs, exiger des excuses publiques, détailler ses erreurs devant le groupe ou utiliser l’humour pour souligner l’absurdité de son comportement peut parfois produire une conformité immédiate. Mais cette conformité ne nous renseigne pas sur ce qui a été appris.
Dans certains cas, la personne cherchera surtout à sortir de l’exposition. Dans d’autres, elle pourra défendre son statut devant les pairs en contestant davantage l’adulte. Une intervention initialement destinée à travailler un acte peut alors se transformer en confrontation autour de l’image sociale.
Cela ne signifie pas que le groupe doive être exclu de toute démarche. Lorsqu’un comportement a affecté le collectif, celui-ci peut légitimement avoir besoin de savoir que la situation a été prise en compte. Une réparation peut aussi avoir une dimension collective. Mais le besoin du groupe de retrouver un cadre ne nécessite pas automatiquement l’humiliation de celui qui l’a transgressé.
Rendre la règle visible n’oblige pas à exposer la personne. Préserver la personne ne signifie pas minimiser l’acte
La crainte inverse existe : à force de vouloir éviter la honte, ne risquons-nous pas d’édulcorer la responsabilité ?
Ce serait effectivement un risque si préserver la personne signifiait éviter toute confrontation avec les conséquences de son comportement. Mais les deux ne sont pas incompatibles.
Nous pouvons être extrêmement clairs sur la gravité d’un acte sans humilier. Nous pouvons poser une sanction sans disqualifier. Nous pouvons demander une réparation sans exiger une démonstration émotionnelle. Nous pouvons reconnaître la souffrance de la personne lésée sans construire l’identité de l’auteur autour de son acte.
La posture éducative se situe précisément dans cette tension : ne pas confondre respect de la personne et absence d’exigence.
Une réponse qui distingue l’acte de l’identité peut même renforcer la responsabilisation. Elle permet de dire simultanément : tu es responsable de ce que tu as fait, et ce que tu as fait ne détermine pas définitivement ce que tu es. Le changement reste donc possible, mais il suppose que quelque chose soit travaillé.
De la culpabilité vers la réparation
La culpabilité n’est pas en elle-même une finalité éducative. Elle devient intéressante lorsqu’elle peut participer à un processus plus large : reconnaître l’acte, comprendre ses effets, prendre en compte l’autre et envisager ce qui peut être fait ensuite.
C’est à cet endroit que la réparation prend son sens. Elle ne devrait pas être conçue comme le prix permettant d’effacer immédiatement la faute, ni comme une tâche imposée uniquement pour ajouter une conséquence. Elle peut devenir un moyen de transformer la responsabilité en action.
Cela suppose toutefois que la réparation soit pensée à partir de ce qui s’est réellement passé et non comme une procédure automatique. Certaines situations permettent une réparation concrète. D’autres nécessitent davantage de temps. Dans certains cas, la personne qui a subi l’acte ne souhaite aucune démarche directe avec son auteur, ce qui doit également être pris en considération.
La réflexion sur la honte et la culpabilité conduit ainsi à déplacer légèrement notre question. Plutôt que chercher principalement à savoir si le jeune se sent suffisamment mal, nous pouvons nous demander ce qu’il est progressivement capable de reconnaître et ce qu’il peut faire de cette reconnaissance.
Faire répondre de l’acte sans enfermer dans l’acte
Sanctionner, reprendre ou confronter un jeune à un comportement fait partie du travail éducatif. Rien dans la distinction entre honte et culpabilité n’impose de renoncer à cette dimension.
Elle nous invite cependant à observer la manière dont nous le faisons.
Notre réponse porte-t-elle suffisamment précisément sur les faits ? Permet-elle de comprendre les conséquences ? Laisse-t-elle une possibilité de réparation et d’évolution ? Ou commence-t-elle à transformer un acte en jugement sur la personne ?
La différence est parfois contenue dans quelques mots, dans le contexte choisi pour reprendre la situation ou dans la place laissée après la sanction. Elle ne garantit pas qu’un jeune comprendra immédiatement ce qui est attendu, qu’il éprouvera du regret ou qu’il ne recommencera jamais.
Mais elle protège quelque chose de fondamental dans l’éducation : la possibilité de considérer qu’une personne reste davantage que le comportement que nous sommes en train de reprendre.
Responsabiliser ne consiste pas à faire porter à quelqu’un une identité négative suffisamment lourde pour qu’il change. Il s’agit de lui permettre, progressivement et parfois difficilement, de répondre de ses actes tout en conservant la possibilité d’en produire d’autres.
Pour aller plus loin
Cette réflexion prolonge Jour 244 – Comprendre avant d’agir : élargir notre regard sur les situations éducatives, autour de la prudence nécessaire lorsque nous interprétons les comportements et les états internes, ainsi que Jour 246 – Observer sans enfermer : quand nos premières hypothèses orientent déjà le regard, notamment sur le risque de faire progressivement d’un comportement une caractéristique de la personne.
Elle prépare plusieurs prolongements consacrés à la sanction et à la réparation : Jour 254 – Une sanction apprend-elle réellement ce que nous pensons qu’elle apprend ?, Jour 260 – Réparer après un acte : que cherche-t-on réellement à produire ? et Jour 266 – Humilier n’est pas responsabiliser : ce que l’exposition publique peut produire.
COEDO accompagne les institutions et équipes éducatives en Alsace, dans le Bas-Rhin, le Haut-Rhin, en Moselle et plus largement dans le Grand Est, pour des besoins de remplacement, de soutien professionnel et d’intervention spécialisée.
Découvrir notre approche et nos services.
COEDO
Collectif éducatif – Grand Est
Réflexions issues du terrain et du travail éducatif au quotidien.
COEDO – Tous droits réservés. Toute reproduction, même partielle, sans autorisation est interdite.
