Une règle a été transgressée. La réponse était connue, proportionnée et identique à celle appliquée précédemment dans une situation comparable. Du point de vue des professionnels, la sanction paraît cohérente. Pourtant, le jeune la conteste vivement : « ce n’est pas juste ».
La réaction peut facilement être comprise comme une tentative d’échapper à la conséquence. C’est parfois le cas. Mais elle peut aussi nous inviter à distinguer deux réalités : la cohérence d’une décision et la manière dont cette décision est perçue par celui qui la reçoit.
Une sanction ne devient pas juste simplement parce qu’un professionnel la considère comme telle. À l’inverse, le fait qu’un jeune la trouve injuste ne signifie pas automatiquement qu’elle doit être retirée. Entre ces deux positions existe une question éducative importante : qu’est-ce qui participe au sentiment de justice ?
Être cohérent ne suffit pas toujours
Nous associons souvent la justice à l’égalité de traitement : pour une même transgression, une même réponse. Ce principe possède une valeur évidente. Des règles qui changeraient selon l’humeur des adultes ou selon les personnes deviendraient rapidement difficiles à comprendre.
Mais l’égalité ne résume pas la justice.
Deux situations apparemment semblables peuvent avoir des circonstances différentes. L’intention, les conséquences, les capacités de compréhension, les événements qui précèdent ou la place de chacun dans la situation peuvent varier.
Appliquer exactement la même réponse à tout le monde peut alors sembler cohérent tout en produisant une forme d’inéquité.
À l’inverse, adapter une réponse peut être pertinent mais devenir incompréhensible pour le groupe si personne ne perçoit les raisons de cette différence.
Nous retrouvons une tension classique du travail éducatif : traiter chacun de manière équitable ne signifie pas nécessairement traiter chacun exactement de la même manière.
Cette tension ne possède pas de solution automatique. Elle demande de pouvoir expliquer ce qui guide nos décisions sans dévoiler ce qui relève de la situation personnelle d’un autre jeune.
La manière dont une décision est prise compte aussi
Le sentiment de justice ne dépend pas uniquement du résultat final.
Les recherches sur la justice procédurale montrent depuis longtemps que la manière dont une décision est prise influence également la manière dont elle est reçue. Pouvoir donner sa version, comprendre les critères utilisés, percevoir que la décision n’était pas arbitraire et être traité avec respect comptent dans l’expérience de justice.
Cela ne signifie pas que le jeune doit décider lui-même de la conséquence.
Être entendu n’est pas obtenir gain de cause.
Un professionnel peut écouter une contestation, reconnaître un désaccord et maintenir exactement la même décision. L’intérêt de l’échange réside alors dans le fait que la personne a pu comprendre comment la décision a été construite et que sa parole a réellement été considérée.
À l’inverse, demander « qu’est-ce que tu as à dire ? » alors que rien de ce qui sera exprimé ne pourra être entendu risque de produire une participation de façade.
La question professionnelle devient donc : lorsque nous demandons la version du jeune, sommes-nous encore disposés à apprendre quelque chose de la situation ?
Une sanction prévisible peut malgré tout sembler injuste
Nous valorisons à juste titre la prévisibilité du cadre. Savoir à l’avance ce qui est attendu et ce qui peut arriver lorsqu’une règle est transgressée limite l’arbitraire.
Mais une conséquence connue ne devient pas automatiquement juste dans toutes les circonstances.
Une règle générale peut rencontrer une situation particulière que personne n’avait anticipée. Des informations nouvelles peuvent apparaître. Une réponse prévue peut se révéler disproportionnée face aux conséquences réelles de l’acte.
La cohérence professionnelle ne consiste donc pas nécessairement à appliquer mécaniquement ce qui avait été annoncé.
Elle consiste aussi à pouvoir expliquer pourquoi une règle s’applique ici et, exceptionnellement, pourquoi elle pourrait être adaptée ailleurs.
Cela demande davantage de travail qu’un barème automatique.
Mais une institution qui ne peut jamais réexaminer une décision risque de confondre cohérence et rigidité.
Le groupe compare
Le sentiment de justice se construit rarement de manière isolée.
Les jeunes observent ce qui arrive aux autres. Ils comparent les actes, les sanctions, les réactions des adultes et les éventuelles exceptions. Une différence qui possède une justification professionnelle peut être perçue comme du favoritisme lorsqu’elle n’est pas compréhensible.
Pour autant, tout expliquer au groupe n’est ni possible ni souhaitable. Certaines informations personnelles doivent rester confidentielles.
Nous retrouvons ici la question posée au Jour 266 : qu’est-ce que le groupe a réellement besoin de savoir ?
Il est possible d’affirmer qu’une situation a été traitée, que les mêmes principes s’appliquent à chacun et que les réponses peuvent tenir compte de circonstances individuelles sans révéler celles-ci.
Cette position n’empêchera pas toutes les contestations.
Elle évite cependant une promesse impossible : celle selon laquelle la justice signifierait toujours une stricte identité des réponses.
Se sentir injustement traité modifie la relation
Lorsqu’une personne estime qu’une décision est injuste, le problème ne s’arrête pas nécessairement à la sanction elle-même.
Le sentiment d’avoir été traité arbitrairement peut modifier la confiance accordée aux adultes, la légitimité reconnue aux règles et la manière dont les décisions suivantes seront interprétées. Une nouvelle sanction peut alors être reçue non seulement pour ce qu’elle est, mais comme une confirmation supplémentaire : « de toute façon, avec moi, vous êtes toujours comme ça ».
Cela ne signifie pas que nous devons retirer une conséquence dès qu’elle est contestée pour préserver la relation.
La contestation peut faire partie de l’accompagnement.
Mais nous gagnons à comprendre ce qui est réellement contesté. Le jeune nie-t-il les faits ? Considère-t-il la conséquence disproportionnée ? Compare-t-il sa situation à celle d’un autre ? A-t-il l’impression de ne pas avoir été entendu ? La règle elle-même lui paraît-elle illégitime ?
Toutes ces contestations ne demandent pas la même réponse.
« Ce n’est pas juste » est parfois moins une conclusion qu’un point de départ pour comprendre où se situe le désaccord.
Reconnaître un sentiment d’injustice n’oblige pas à reconnaître une injustice
Cette distinction est probablement l’une des plus importantes.
Nous pouvons reconnaître qu’un jeune vit une décision comme injuste sans conclure que la décision l’est réellement.
« Je comprends que tu ne sois pas d’accord » n’est pas équivalent à « tu as raison ».
Cette possibilité permet de sortir d’une confrontation dans laquelle chacun chercherait à imposer sa version de la justice. Le professionnel peut entendre les arguments, vérifier les faits, réexaminer sa décision si une information nouvelle apparaît et néanmoins maintenir la conséquence lorsqu’elle lui semble toujours justifiée.
Reconnaître l’expérience de l’autre ne retire rien à la responsabilité de décider.
Cela permet simplement de ne pas ajouter une deuxième bataille à la première : après le désaccord sur la sanction, le désaccord sur le droit même de la trouver injuste.
Une décision peut aussi être révisée
Maintenir le cadre ne signifie pas défendre chaque décision jusqu’au bout.
Les professionnels peuvent se tromper. Une information peut manquer. Une sanction peut être décidée trop rapidement ou apparaître disproportionnée après discussion.
Pouvoir la modifier ne détruit pas nécessairement l’autorité.
Cela peut au contraire montrer que la règle s’applique aussi à ceux qui décident : une décision doit pouvoir être argumentée et réexaminée.
Le risque serait de faire de toute contestation une négociation permanente. Mais entre ne jamais revenir sur une décision et renoncer dès qu’elle est discutée, il existe une position plus exigeante : accepter d’examiner la contestation sans garantir qu’elle modifiera le résultat.
La solidité d’un cadre ne se mesure pas seulement à sa capacité à résister.
Elle se mesure aussi à sa capacité à rester justifiable.
Ce que cherchons-nous à rendre juste ?
La question du sentiment de justice nous ramène finalement à la fonction même de la sanction.
Si notre objectif est uniquement d’appliquer une conséquence prévue, la cohérence peut sembler relativement simple à obtenir. Si nous voulons que cette réponse participe également à la responsabilisation, à l’apprentissage et au maintien d’une relation éducative, la manière dont elle est construite devient tout aussi importante.
Une sanction peut être cohérente, proportionnée et malgré tout contestée.
Cette contestation n’est pas nécessairement la preuve d’un échec.
Elle peut devenir un matériau éducatif.
Pourquoi cette décision paraît-elle injuste ? Sur quels critères le jeune construit-il son jugement ? Que compare-t-il ? Qu’avons-nous pris en compte ? Que n’avons-nous peut-être pas vu ?
Nous ne parviendrons pas toujours à un accord.
Ce n’est pas indispensable.
L’enjeu est plutôt qu’une décision puisse rester compréhensible, argumentable et réexaminable, y compris lorsqu’elle demeure désagréable pour celui qui la reçoit.
Une sanction éducative ne sera probablement jamais perçue comme juste à chaque fois.
Mais nous pouvons chercher à construire un cadre dans lequel la justice ne repose ni sur l’humeur de l’adulte, ni sur une égalité mécanique, ni sur la seule satisfaction de celui qui reçoit la décision.
Entre ces trois écueils existe un espace plus difficile : celui d’une autorité capable de décider, d’expliquer, d’écouter et, parfois, de reconnaître qu’elle doit elle aussi revoir sa position.
Pour aller plus loin
Cette réflexion prolonge Jour 254 – Une sanction apprend-elle réellement ce que nous pensons qu’elle apprend ? et Jour 260 – Réparer après un acte : que cherche-t-on réellement à produire ?, en interrogeant cette fois la manière dont la réponse éducative est comprise par celui qui la reçoit.
Elle rejoint également Jour 266 – Humilier n’est pas responsabiliser : ce que l’exposition publique peut produire, notamment autour de la dignité et du traitement de la personne. Jour 248 – Honte et culpabilité : pourquoi elles ne produisent pas les mêmes effets éducatifs complète cette réflexion sur les effets que nos réponses peuvent produire au-delà de la conséquence elle-même.
COEDO accompagne les institutions et équipes éducatives en Alsace, dans le Bas-Rhin, le Haut-Rhin, en Moselle et plus largement dans le Grand Est, pour des besoins de remplacement, de soutien professionnel et d’intervention spécialisée.
Découvrir notre approche et nos services.
COEDO
Collectif éducatif – Grand Est
Réflexions issues du terrain et du travail éducatif au quotidien.
COEDO – Tous droits réservés. Toute reproduction, même partielle, sans autorisation est interdite.
