Dans le travail éducatif, nous pensons souvent la relation en termes d’adhésion. Un jeune accepte-t-il l’accompagnement ? Fait-il confiance aux professionnels ? S’autorise-t-il à investir le lieu, le groupe, l’activité ou la relation ? Pourtant, il existe des situations dans lesquelles se rapprocher d’un adulte, d’une institution ou d’un autre milieu ne relève pas seulement d’une question de confiance. Cela peut aussi créer une tension intérieure plus difficile à identifier : si j’accepte ce lien, qu’est-ce que cela signifie pour les autres liens auxquels j’appartiens déjà ?
C’est dans cet espace que la notion de conflit de loyauté peut devenir utile. Elle désigne, au sens large, une situation dans laquelle une personne éprouve le sentiment que soutenir, aimer, croire, rejoindre ou reconnaître une personne ou un groupe risque d’être vécu comme une trahison envers un autre. Chez l’enfant ou l’adolescent, cette tension peut apparaître entre parents séparés, entre famille et professionnels, entre plusieurs membres d’une famille, entre groupe de pairs et institution ou encore entre des appartenances culturelles et sociales différentes.
Mais comme beaucoup de notions relationnelles, le conflit de loyauté peut rapidement devenir une explication trop facile. Un jeune refuse une relation avec un professionnel : « il est pris dans un conflit de loyauté ». Il défend un parent malgré des faits préoccupants : « il est loyal ». Il change de comportement après un retour en famille : « il ne peut pas s’autoriser à aller bien ici ». Ces hypothèses peuvent parfois être pertinentes. Elles ne devraient jamais devenir des conclusions automatiques. Le conflit de loyauté n’est pas quelque chose que nous voyons directement. C’est une hypothèse sur la signification que certaines relations peuvent prendre pour une personne.
La loyauté n’est pas seulement une question de choix conscient
Lorsque nous parlons de loyauté, nous imaginons facilement une décision : choisir son camp, défendre quelqu’un, refuser de prendre parti contre un proche. Pourtant, la loyauté familiale ou relationnelle n’est pas toujours aussi explicite.
Un enfant n’a pas besoin de se dire consciemment « si j’apprécie cet éducateur, je trahis ma mère » pour qu’une tension de ce type influence sa manière d’investir la relation. Il peut simplement ressentir un inconfort lorsqu’il se sent bien dans un endroit que son parent critique, minimiser les aspects positifs de son accompagnement lorsqu’il rentre chez lui ou devenir plus distant après un échange familial conflictuel.
À l’inverse, il peut être extrêmement proche des professionnels sans que cela ne crée aucune difficulté particulière dans ses autres relations.
La notion devient donc intéressante lorsqu’elle nous aide à penser les appartenances simultanées. Nous sommes tous inscrits dans plusieurs relations et plusieurs groupes. La plupart du temps, ils coexistent sans exiger de choix. Le conflit apparaît davantage lorsqu’une personne perçoit, explicitement ou implicitement, que la reconnaissance d’un lien fragilise un autre lien important.
Chez l’enfant, cette situation peut être particulièrement sensible parce qu’il dépend encore largement des adultes auxquels il est attaché. Une relation ne constitue pas seulement une préférence affective. Elle touche aussi à la sécurité, à l’identité et au sentiment d’appartenance.
Être loyal à quelqu’un ne signifie pas approuver tout ce qu’il fait
Une difficulté fréquente apparaît lorsque nous observons un jeune défendre un parent dont certains comportements nous préoccupent. Il peut minimiser ce qui s’est passé, refuser les critiques ou chercher à expliquer les actes de l’adulte. Les professionnels peuvent être surpris, voire agacés, surtout lorsqu’ils considèrent que les faits semblent évidents.
Pourtant, défendre une relation n’est pas nécessairement défendre chaque comportement.
Un enfant peut savoir qu’un parent a eu un comportement problématique et continuer à l’aimer. Il peut être en colère contre lui et souhaiter le protéger. Il peut vouloir que certaines choses changent tout en refusant que d’autres personnes parlent négativement de sa famille.
Ces positions ne sont pas contradictoires au sens psychologique. Les relations significatives supportent souvent des sentiments très ambivalents.
Pour le professionnel, cette nuance est essentielle. Demander à un jeune de reconnaître un problème ne devrait pas l’obliger à renoncer symboliquement à la personne concernée. Si toute reconnaissance des difficultés familiales semble impliquer de devoir choisir le camp des professionnels, il devient compréhensible qu’il résiste à cette reconnaissance.
Nous pouvons donc distinguer l’évaluation d’un comportement de la valeur globale de la relation. Dire qu’un acte n’était pas acceptable ne signifie pas demander au jeune de considérer son parent comme mauvais. Cette distinction, évidente en théorie, devient parfois beaucoup plus difficile à tenir dans les échanges quotidiens.
Les adultes peuvent fabriquer eux-mêmes le conflit qu’ils cherchent ensuite à comprendre
Le conflit de loyauté n’existe pas uniquement à l’intérieur du jeune. Il peut être renforcé par la manière dont les adultes parlent les uns des autres.
Une institution peut involontairement pousser un enfant à choisir lorsqu’elle critique ouvertement sa famille devant lui, présente ses propres pratiques comme supérieures ou cherche à obtenir son adhésion contre l’avis parental. Une famille peut produire la même pression lorsqu’elle dévalorise les professionnels, demande au jeune de rapporter ce qui se passe ou lui laisse entendre qu’apprécier l’établissement reviendrait à cautionner ce que les adultes en pensent.
La situation se complique encore lorsque chaque partie considère la réaction du jeune comme la preuve que l’autre l’influence. La famille pense que « l’institution le monte contre nous ». Les professionnels pensent que « les parents l’empêchent d’investir l’accompagnement ». Chacun cherche alors davantage à convaincre le jeune, ce qui augmente précisément la pression qui pèse sur lui.
Nous retrouvons ici la circularité abordée précédemment. Plus les adultes se construisent comme deux camps, plus le jeune peut ressentir qu’il doit effectivement choisir entre eux.
C’est pourquoi travailler avec les familles sans fabriquer deux camps ne relève pas seulement de la qualité du partenariat entre adultes. Cela protège aussi la possibilité, pour le jeune, de maintenir plusieurs relations sans devoir démontrer constamment où se situe sa fidélité.
Le conflit peut apparaître dans des séparations parentales, mais il ne s’y réduit pas
La notion de conflit de loyauté est souvent associée aux séparations conflictuelles. L’enfant peut se sentir pris entre deux parents, avoir l’impression qu’apprécier un moment avec l’un blessera l’autre ou adapter son discours en fonction de celui auquel il parle.
Cette situation existe, mais le concept est plus large. Un adolescent placé peut ressentir qu’investir sa famille d’accueil ou son lieu de vie signifie abandonner symboliquement sa famille d’origine. Un jeune accompagné dans une institution peut craindre qu’aller mieux soit vécu comme la preuve que « le problème venait de chez lui ». Une personne issue d’un milieu dans lequel certaines valeurs sont fortement partagées peut se sentir divisée lorsqu’elle adhère à d’autres normes dans un nouveau groupe.
Le conflit peut également apparaître entre générations. Un adolescent peut être très attaché à un grand-parent et éviter de prendre position dans un conflit familial afin de ne pas fragiliser cette relation. Il peut se sentir responsable de maintenir des liens que les adultes eux-mêmes ne parviennent plus à tenir.
Cette diversité rappelle que la loyauté concerne autant les relations que les appartenances. Se rapprocher d’un nouvel univers peut parfois être vécu comme s’éloigner de celui dont on vient.
Un changement positif peut lui aussi produire une tension
Nous pensons généralement qu’aller mieux, progresser ou investir davantage un accompagnement sera naturellement vécu comme positif. Pourtant, les changements personnels modifient parfois les équilibres relationnels.
Un jeune peut acquérir davantage d’autonomie, développer de nouveaux intérêts, adopter d’autres manières de communiquer ou commencer à questionner certaines habitudes familiales. Ces changements peuvent lui être bénéfiques tout en créant un sentiment de distance avec son milieu habituel.
Il serait excessif de qualifier chaque hésitation face au changement de conflit de loyauté. Mais une question peut être pertinente : qu’est-ce que réussir ici signifie pour la place que le jeune pense devoir conserver ailleurs ?
Cette interrogation est particulièrement utile lorsque le jeune semble avancer puis revenir brutalement à un fonctionnement antérieur lors de certaines transitions. La tentation est grande de parler de « régression » ou d’influence négative. Il peut être plus intéressant d’observer ce que chaque environnement demande et ce que le jeune croit devoir y représenter.
Une personne peut adapter son comportement parce que les attentes diffèrent. Elle peut également avoir le sentiment que certaines compétences ou manières d’être ne sont pas également compatibles avec toutes ses appartenances.
Cela ne signifie pas que la famille « empêche » le changement. Cette formulation serait à la fois accusatrice et souvent impossible à démontrer. Le jeune peut lui-même éprouver la tension sans qu’aucun adulte n’ait explicitement demandé quoi que ce soit.
Le jeune peut dire des choses différentes sans forcément manipuler
Lorsqu’un jeune tient des discours très différents selon ses interlocuteurs, les adultes peuvent rapidement parler de manipulation, de mensonge ou de volonté de monter les personnes les unes contre les autres.
Ces possibilités existent. Mais elles ne sont pas les seules.
Une personne peut chercher à préserver chaque relation en disant à chacun ce qu’elle pense pouvoir entendre. Elle peut insister sur les difficultés institutionnelles devant sa famille pour montrer qu’elle reste de son côté, puis parler positivement de sa famille aux professionnels pour éviter qu’ils la jugent.
Elle peut aussi réellement percevoir les situations différemment selon le contexte dans lequel elle se trouve. Nos récits ne sont jamais totalement indépendants de nos interlocuteurs.
Le conflit de loyauté offre donc une hypothèse alternative à la lecture purement intentionnelle. Au lieu de demander seulement « pourquoi raconte-t-il des choses différentes ? », nous pouvons nous demander ce que chaque récit lui permet de préserver dans la relation où il se trouve.
Cette question ne valide pas automatiquement toutes les versions. Des faits doivent parfois être établis, et certaines contradictions peuvent être importantes. Mais elle évite de considérer d’emblée la variation du discours comme la preuve d’une intention manipulatrice.
L’obligation de choisir peut être plus problématique que le désaccord lui-même
Les adultes peuvent ne pas être d’accord. Des parents séparés peuvent avoir des pratiques différentes. Une famille et une institution peuvent porter des analyses divergentes. Deux professionnels peuvent proposer des réponses distinctes. Le jeune peut souvent supporter ces différences.
Ce qui devient plus coûteux est l’idée qu’il devrait lui-même résoudre ces contradictions en choisissant qui a raison.
« Tu vois bien que ta mère se trompe. » « Tu devrais dire à ton père que ce n’est pas ce que tu veux. » « Les éducateurs ne te comprennent pas. » « Ici, au moins, on te pose un cadre. »
Même lorsqu’elles reposent sur une frustration légitime, ces formulations peuvent mettre le jeune dans une position délicate. Pour reconnaître la perspective proposée, il doit parfois dévaloriser quelqu’un dont il dépend affectivement.
Une posture éducative plus soutenable peut consister à autoriser plusieurs positions simultanées : « tu peux être en colère contre ton père et avoir envie de le voir », « tu peux apprécier cet accompagnement et trouver certaines règles difficiles », « tu peux comprendre ce que ta mère pense sans être d’accord avec elle ».
La complexité relationnelle n’a pas toujours besoin d’être résolue.
Parfois, elle doit simplement pouvoir être supportée.
Ne pas demander au jeune de devenir arbitre des adultes
Dans les situations conflictuelles, les adultes cherchent parfois auprès du jeune une validation de leur propre position. Cela peut se faire de manière très subtile.
Un parent demande : « tu vois bien qu’ils exagèrent, non ? » Un professionnel cherche à savoir : « chez toi aussi, ton père fait toujours comme ça ? » Chaque question peut sembler anodine, mais l’accumulation place progressivement le jeune dans une fonction de témoin, de juge ou de messager.
Cette position est particulièrement lourde lorsque ses réponses sont ensuite utilisées dans les échanges entre adultes.
Il faut évidemment recueillir la parole du jeune. Son expérience ne doit pas disparaître sous prétexte de le protéger. Mais écouter sa parole n’est pas la même chose que lui demander de trancher un conflit adulte.
Le professionnel peut entendre ce qu’il vit sans transformer immédiatement son récit en argument contre sa famille. De la même manière, une famille peut accueillir les critiques de l’enfant sur l’institution sans lui demander de démontrer que les professionnels ont tort.
Cette distinction protège la valeur de la parole du jeune. Il peut dire ce qu’il vit sans devenir responsable de ce que les adultes en feront entre eux.
Les conflits de loyauté ne concernent pas seulement la famille
Le monde des pairs peut également produire des tensions importantes. Un adolescent qui commence à investir fortement un projet scolaire ou professionnel peut avoir l’impression de s’éloigner d’un groupe dans lequel d’autres valeurs dominent. Réussir peut parfois modifier la place occupée parmi ses amis. Respecter certaines règles institutionnelles peut être perçu comme se ranger « du côté des adultes ».
Ici encore, il faut éviter les explications toutes faites. Un jeune qui sabote une réussite n’est pas nécessairement prisonnier d’une loyauté envers ses pairs. Mais les appartenances sociales constituent une dimension réelle du développement adolescent.
L’identité se construit aussi dans les groupes auxquels nous souhaitons appartenir. Modifier son comportement peut alors avoir un coût relationnel que l’adulte ne voit pas.
Demander « pourquoi ne saisit-il pas cette opportunité ? » peut donc être complété par une autre question : que risque-t-il de perdre, ou croit-il risquer de perdre, s’il change réellement de place ?
Cette interrogation ne justifie pas le renoncement. Elle permet de comprendre pourquoi une évolution pourtant avantageuse vue de l’extérieur peut être beaucoup moins simple à investir de l’intérieur.
Certaines loyautés peuvent être invisibles aux professionnels
Toutes les appartenances ne sont pas clairement exprimées. Certaines concernent la culture familiale, l’histoire migratoire, la religion, le quartier, le milieu social ou des normes transmises depuis longtemps. Le professionnel peut interpréter un choix essentiellement comme une décision individuelle alors qu’il touche pour le jeune à quelque chose de beaucoup plus large.
Il faut ici être particulièrement prudent pour ne pas fabriquer nous-mêmes des explications culturelles stéréotypées. Appartenir à un groupe ne permet pas de déduire les valeurs personnelles d’un individu.
La bonne posture n’est pas « sa culture explique son refus », mais plutôt : qu’est-ce que cette décision représente pour lui et pour les appartenances qu’il considère importantes ?
La réponse peut être culturelle. Elle peut être familiale, sociale, personnelle ou n’avoir aucun rapport avec ces dimensions.
La question laisse ouvertes plusieurs possibilités.
Le conflit de loyauté peut aussi concerner le professionnel
Les professionnels ne sont pas totalement extérieurs à ces dynamiques. Ils appartiennent eux aussi à une équipe, à une institution, à une profession et à différents réseaux de relations.
Un éducateur peut comprendre le point de vue d’une famille tout en ressentant qu’il fragilise la position de son équipe s’il l’exprime. Il peut être en désaccord avec une décision institutionnelle et avoir du mal à la présenter au jeune sans donner le sentiment de désavouer ses collègues. Un chef de service peut reconnaître la pertinence d’une critique familiale tout en devant soutenir un cadre collectif.
Ces situations ne sont évidemment pas identiques à celles vécues par un enfant. Mais elles montrent que la loyauté traverse aussi les organisations.
Une équipe mature doit pouvoir autoriser ses professionnels à comprendre plusieurs points de vue sans considérer immédiatement qu’ils ont « choisi un camp ». Soutenir une famille sur un point ne signifie pas être contre l’équipe. Reconnaître une difficulté professionnelle ne signifie pas désavouer l’institution.
Cette capacité collective est importante parce que des professionnels qui ne peuvent pas maintenir plusieurs appartenances risquent eux-mêmes de reproduire une logique de camps dans leurs relations avec les jeunes et les familles.
Comment savoir si nous sommes face à un conflit de loyauté ?
Nous ne pouvons généralement pas le savoir avec certitude à partir d’un seul comportement. Il est donc préférable de rechercher des éléments convergents et surtout des variations.
Le jeune modifie-t-il fortement son discours selon ses interlocuteurs ? Exprime-t-il lui-même la peur de blesser ou de trahir quelqu’un ? Semble-t-il culpabilisé après avoir passé un bon moment dans un autre environnement ? Est-ce qu’un rapprochement avec une personne est régulièrement suivi d’une prise de distance ? Certains adultes lui demandent-ils explicitement ou implicitement de choisir ? Les désaccords entre systèmes sont-ils régulièrement portés devant lui ?
Ces observations peuvent rendre l’hypothèse plausible. Elles ne permettent pas de la transformer en certitude.
Une question directe peut parfois aider, à condition de ne pas suggérer la réponse : « qu’est-ce que cela représenterait pour toi si tu étais d’accord avec nous sur ce point ? », « comment imagines-tu que ta famille réagirait si elle savait que tu apprécies cet endroit ? », « est-ce qu’il y a des moments où tu as l’impression qu’on te demande de choisir ? »
La réponse peut être négative.
Et il faut pouvoir l’entendre.
Une bonne hypothèse reste une hypothèse que la personne concernée peut contribuer à démentir.
Donner l’autorisation d’aimer plusieurs personnes
Dans certaines situations, la posture éducative peut être étonnamment simple. Il peut être important de dire explicitement au jeune qu’il n’a pas besoin de choisir.
Il peut apprécier un éducateur sans aimer moins sa famille. Il peut être en colère contre un parent sans cesser de lui être attaché. Il peut trouver certaines choses plus faciles dans l’institution sans conclure que son domicile est mauvais. Il peut comprendre l’analyse des professionnels sans devoir la reprendre entièrement à son compte.
Cette autorisation peut sembler évidente à l’adulte. Elle ne l’est pas toujours pour celui qui est pris dans des relations conflictuelles.
Mais là encore, les mots ne suffisent pas si le comportement des adultes raconte l’inverse. Nous ne pouvons pas dire « tu n’as pas à choisir » tout en lui demandant régulièrement de prendre position. Nous ne pouvons pas valoriser sa relation familiale puis dénigrer continuellement ses parents devant lui.
L’autorisation doit donc être portée par le fonctionnement relationnel lui-même.
Protéger la relation sans nier les problèmes
Une vigilance importante consiste à ne pas utiliser la notion de loyauté pour éviter de nommer des situations graves. Un enfant peut être très attaché à un parent qui a eu des comportements violents, négligents ou dangereux. Respecter cette relation ne signifie pas minimiser les faits ni renoncer à la protection.
Nous pouvons reconnaître la complexité du lien tout en maintenant une évaluation claire des comportements.
C’est peut-être même une condition pour que le jeune puisse parler. S’il pense que révéler une difficulté conduira automatiquement les professionnels à dévaloriser la personne qu’il aime, il peut avoir de bonnes raisons de se taire.
Créer un espace où il est possible de dire « ce comportement était dangereux » et « tu peux continuer à aimer cette personne » réduit la nécessité de choisir entre protection et attachement.
Cette distinction est difficile, notamment lorsque les professionnels sont eux-mêmes affectés par ce qu’ils apprennent. Elle reste néanmoins essentielle.
Permettre plusieurs appartenances plutôt que chercher une fidélité parfaite
Dans les institutions, nous pouvons involontairement mesurer la réussite de la relation à la manière dont le jeune investit notre cadre. Plus il participe, fait confiance et adhère, plus nous considérons que l’accompagnement fonctionne.
Mais certains progrès relationnels ne ressemblent pas à une adhésion pleine et entière.
Un jeune peut commencer à faire confiance tout en continuant à défendre fortement sa famille. Il peut investir l’institution puis avoir besoin de prendre de la distance. Il peut reconnaître que certaines choses lui font du bien ici sans vouloir les reproduire chez lui.
Cette ambivalence n’est pas forcément un obstacle à supprimer.
Elle peut être la manière dont il parvient momentanément à conserver plusieurs appartenances importantes.
Notre objectif n’est pas de devenir la relation qui gagne.
Il est de permettre, autant que possible, que la relation éducative puisse exister sans exiger que les autres liens importants soient symboliquement perdus.
Ne pas transformer le conflit de loyauté en réponse à tout
Comme l’attachement, la parentification ou le transgénérationnel, le conflit de loyauté possède un fort pouvoir explicatif. C’est précisément pourquoi il demande de la prudence.
Un jeune peut refuser un placement parce qu’il ne s’y sent pas bien, pas parce qu’il est loyal à sa famille. Il peut contester les professionnels parce qu’il estime réellement certaines décisions injustes. Il peut changer de discours parce qu’il a changé d’avis. Il peut vouloir retrouver son parent sans que cette volonté soit le signe d’une tension psychologique particulière.
La notion devient problématique lorsqu’elle permet de neutraliser la parole du jeune : s’il dit vouloir rentrer chez lui, c’est sa loyauté ; s’il critique l’institution, c’est sa loyauté ; s’il refuse notre analyse, c’est encore sa loyauté.
Une hypothèse qui explique toutes les réponses possibles ne peut plus réellement être testée.
La rigueur consiste donc à conserver d’autres explications et à prendre la parole du jeune au sérieux, même lorsqu’elle ne correspond pas à ce que nous imaginions.
La loyauté ne devrait pas empêcher la possibilité de changer
Les relations et les appartenances font partie de ce que nous sommes. Elles ne constituent pas seulement des obstacles dont il faudrait s’émanciper. Elles peuvent donner de la continuité, de la sécurité, de l’identité et du sens.
Le travail éducatif ne devrait donc pas viser à libérer le jeune de toutes ses loyautés.
Il peut cependant lui permettre progressivement de découvrir qu’une loyauté n’exige pas nécessairement l’immobilité. Il est possible de grandir différemment de ses parents sans les rejeter. D’investir une relation professionnelle sans remplacer une relation familiale. De réussir sans renier son groupe. D’être en désaccord sans rompre l’appartenance.
Cette possibilité n’est pas toujours facile à construire. Elle dépend en grande partie de la capacité des adultes à ne pas transformer leurs propres désaccords en obligation de choisir.
Le conflit de loyauté nous conduit finalement à une question très concrète : dans la manière dont nous accompagnons ce jeune, lui permettons-nous réellement de maintenir plusieurs liens, ou lui faisons-nous comprendre qu’une relation ne peut exister qu’au détriment d’une autre ?
Lorsqu’un jeune refuse une relation, il est légitime de s’interroger sur ce qui lui fait obstacle.
Mais avant de conclure qu’il ne veut pas nous faire confiance, nous pouvons aussi nous demander ce que cette confiance pourrait représenter dans les autres relations qui comptent pour lui.
Car parfois, accepter une nouvelle relation ne signifie pas seulement se rapprocher de quelqu’un. Cela peut donner le sentiment de s’éloigner de quelqu’un d’autre. Et dans ce cas, notre travail n’est peut-être pas de convaincre le jeune de choisir le bon camp. Il est de faire en sorte qu’il n’ait pas besoin d’en choisir un.
Pour aller plus loin
Cette réflexion prolonge directement Jour 255 – Quand professionnels et familles ne regardent plus le même jeune et Jour 261 – Travailler avec les familles sans fabriquer deux camps, qui interrogent les divergences entre les différents environnements du jeune et la manière dont les adultes peuvent involontairement transformer ces différences en opposition.
Elle rejoint également Jour 252 – Attachement : pourquoi certains comportements relationnels nous paraissent contradictoires et Jour 262 – Parentification : quand l’enfant prend une place d’adulte dans sa famille, notamment lorsqu’un enfant se sent responsable de préserver certains liens ou certains équilibres relationnels. Jour 265 – Modèle écologique de Bronfenbrenner : comprendre l’enfant dans ses différents environnements permettra ensuite d’élargir encore la réflexion aux interactions entre les différents contextes de développement.
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