Illustration COEDO représentant plusieurs chemins possibles face à un changement imprévu, tandis qu'un jeune doit abandonner un trajet initial pour en envisager un autre. La scène symbolise la flexibilité cognitive et l'effort nécessaire pour modifier une stratégie ou un plan déjà engagé.

Changer d’activité, accepter qu’un programme soit modifié, abandonner une stratégie qui ne fonctionne plus, envisager une autre solution ou supporter qu’un événement ne se déroule pas comme prévu : ces situations paraissent ordinaires. Elles sollicitent pourtant une capacité cognitive importante, la flexibilité cognitive.

Dans le travail éducatif, nous rencontrons régulièrement des jeunes qui semblent particulièrement déstabilisés lorsqu’un changement intervient. Une activité est annulée et la réaction paraît disproportionnée. Une règle comporte une exception et devient difficile à comprendre. Une première solution échoue, mais le jeune continue à l’utiliser. Un professionnel propose une alternative qui semble raisonnable, sans parvenir à faire évoluer la situation.

Nous pouvons alors parler de rigidité, d’entêtement ou de refus.

Ces descriptions peuvent correspondre à ce que nous observons. Elles ne nous disent cependant pas encore pourquoi changer est difficile.

La flexibilité cognitive apporte ici une grille de lecture intéressante : modifier son comportement lorsque les circonstances changent suppose de pouvoir modifier aussi ce que nous étions en train de penser, d’attendre ou de faire.

Changer demande un véritable travail cognitif

La flexibilité cognitive est généralement rattachée aux fonctions exécutives, que nous avons abordées au Jour 245. Elle participe à notre capacité à passer d’une règle à une autre, changer de stratégie, considérer plusieurs perspectives ou ajuster notre comportement lorsque la situation évolue.

Elle intervient dans des situations extrêmement quotidiennes.

Nous pensions sortir, mais il pleut. Nous devons imaginer autre chose. Nous suivons un itinéraire, mais une route est fermée. Nous devons en choisir un nouveau. Nous commençons une tâche d’une certaine manière, puis découvrons que notre méthode ne fonctionne pas.

Pour un adulte disposant de nombreuses stratégies et expériences, certaines adaptations deviennent presque automatiques. Cela peut donner l’impression que changer de plan ne demande qu’un peu de bonne volonté.

Pourtant, plusieurs opérations sont nécessaires. Il faut détecter que la situation a changé, interrompre ce qui était prévu, maintenir le nouvel élément en tête, abandonner éventuellement une stratégie déjà engagée puis en sélectionner une autre.

La difficulté n’est donc pas toujours de comprendre qu’un changement a eu lieu.

Elle peut être de parvenir à réorganiser suffisamment vite son fonctionnement pour y répondre.

Comprendre l’alternative ne signifie pas pouvoir basculer immédiatement

Cette distinction est particulièrement importante dans l’accompagnement éducatif.

Un jeune peut parfaitement comprendre lorsqu’un adulte lui explique que l’activité prévue n’aura finalement pas lieu. Il peut même être capable de répéter la raison du changement.

Et malgré cela, rester fortement bloqué sur ce qui devait se passer.

Nous pourrions être tentés de conclure : « puisqu’il a compris, il devrait pouvoir passer à autre chose ».

Mais comprendre une information et ajuster son comportement à cette information ne mobilisent pas exactement les mêmes processus.

C’est une logique proche de celle rencontrée avec l’inhibition ou la mémoire de travail. Savoir ce qu’il faudrait faire ne garantit pas que les mécanismes nécessaires à sa réalisation soient immédiatement disponibles.

Cela ne signifie pas que toute opposition à un changement relève d’une difficulté de flexibilité cognitive. Un jeune peut aussi être déçu, en colère, attaché à une activité ou simplement en désaccord.

La flexibilité cognitive n’est donc pas une explication automatique.

Elle devient une hypothèse lorsqu’un même type de difficulté apparaît régulièrement face aux changements, aux transitions, aux exceptions ou à la nécessité d’abandonner une stratégie.

La rigidité peut parfois être une manière de réduire l’incertitude

Un environnement prévisible demande moins d’adaptation qu’un environnement qui change constamment.

Lorsque nous savons ce qui va se passer, nous pouvons préparer notre comportement. Lorsqu’un événement imprévu intervient, cette préparation devient partiellement inutile et une nouvelle réponse doit être construite.

Cette réalité permet de regarder autrement certains besoins de routine ou d’anticipation.

Prévenir un jeune qu’une modification aura lieu ne consiste pas nécessairement à « céder à sa rigidité ». Dans certaines situations, cela réduit simplement le nombre d’ajustements qu’il devra réaliser au dernier moment.

Mais l’objectif ne peut pas toujours être d’éliminer tous les changements.

La vie quotidienne restera imprévisible.

L’enjeu éducatif peut donc être double : rendre certaines situations suffisamment prévisibles pour qu’elles restent accessibles, tout en développant progressivement la capacité à faire face à ce qui ne peut pas être anticipé.

Ces deux objectifs ne sont pas contradictoires.

Plus la situation est chargée, plus changer peut devenir difficile

La flexibilité cognitive ne fonctionne pas indépendamment du reste.

Fatigue, stress, surcharge, émotions importantes ou quantité d’informations à traiter peuvent rendre l’adaptation plus difficile. Une personne capable de gérer un changement dans une situation calme peut rencontrer beaucoup plus de difficultés lorsque plusieurs contraintes s’accumulent.

Cette variabilité mérite d’être observée.

Si un jeune accepte facilement les changements le matin mais beaucoup moins en fin de journée, l’hypothèse d’une « rigidité permanente » devient moins précise. S’il s’adapte lorsque le changement est annoncé suffisamment tôt mais se désorganise lorsqu’il est brutal, cette différence nous renseigne également.

Comme souvent, la question la plus intéressante n’est pas uniquement : «est-il flexible ?»

Elle devient : dans quelles conditions parvient-il à l’être ?

Cette manière d’observer évite de transformer une difficulté fonctionnelle en trait de caractère.

La flexibilité concerne aussi les règles

Les difficultés de flexibilité cognitive ne concernent pas seulement les changements de programme.

Elles peuvent apparaître lorsqu’une règle dépend du contexte.

« On ne court pas dans les couloirs » est relativement stable. Mais de nombreuses règles sociales sont beaucoup moins simples. On peut parler dans certaines situations mais pas dans d’autres. Une plaisanterie peut être acceptable avec une personne et mal reçue par une autre. Une règle peut comporter une exception. Une consigne peut changer parce que les circonstances ont changé.

Pour comprendre ces situations, il ne suffit pas toujours d’avoir mémorisé la règle.

Il faut pouvoir l’ajuster au contexte.

Un jeune qui applique une règle de manière très littérale ou qui peine à comprendre pourquoi elle n’est plus valable dans une situation différente n’est donc pas nécessairement en train de chercher la confrontation.

Là encore, nous devons rester prudents : une difficulté isolée ne permet aucune conclusion sur le fonctionnement cognitif d’une personne.

Mais lorsque ce type de situation se répète, la flexibilité cognitive peut devenir une question utile à explorer.

Aider à changer sans toujours changer à la place

Si la difficulté concerne le passage d’un plan à un autre, répéter « passe à autre chose » apporte relativement peu d’informations sur la manière d’y parvenir.

Nous pouvons parfois rendre la transition plus accessible en annonçant les changements lorsque c’est possible, en donnant un peu de temps pour abandonner ce qui était prévu, en proposant un nombre limité d’alternatives ou en aidant à identifier ce qui reste stable malgré la modification.

Progressivement, le professionnel peut aussi rendre visible le processus : nous avions prévu quelque chose, un élément a changé, nous devons donc construire un nouveau plan.

Cette manière de faire ne vise pas à protéger indéfiniment le jeune de toute imprévisibilité.

Elle permet de travailler la compétence plutôt que d’en exiger immédiatement le résultat.

Il reste également important de ne pas anticiper systématiquement à sa place. Si chaque difficulté conduit l’adulte à produire lui-même la solution alternative, le jeune dispose de moins d’occasions d’apprendre à en construire.

L’étayage doit donc pouvoir évoluer.

Aider suffisamment pour rendre le changement possible, puis laisser progressivement davantage de place à la personne.

Et si nous regardions davantage les transitions ?

Dans les institutions, beaucoup de difficultés apparaissent précisément aux moments où quelque chose change : passage d’une activité à une autre, arrivée d’un professionnel différent, modification d’un horaire, retour de week-end, changement de groupe ou imprévu dans l’organisation.

Nous pouvons analyser ces moments uniquement à partir des comportements qu’ils déclenchent.

Nous pouvons aussi regarder la transition elle-même.

Était-elle prévisible ? Le jeune savait-il ce qui venait ensuite ? Combien de changements avaient déjà eu lieu dans la journée ? Avait-il commencé à se préparer mentalement à autre chose ? Lui demandions-nous simplement de renoncer à un plan ou également d’en construire immédiatement un nouveau ?

Ces questions ne permettent pas de tout expliquer.

Elles peuvent cependant rendre certaines réactions moins mystérieuses.

La flexibilité cognitive nous rappelle finalement quelque chose de simple : changer n’est pas seulement accepter.

C’est aussi réorganiser.

Et lorsque cette réorganisation est difficile, une réaction que nous interprétions comme de l’entêtement peut parfois révéler autre chose : le coût réel que représente le passage d’un fonctionnement à un autre.

Comprendre ce coût ne signifie pas renoncer à demander de l’adaptation.

Cela permet de mieux réfléchir aux conditions dans lesquelles elle peut progressivement devenir possible.

Pour aller plus loin

Cette réflexion prolonge Jour 245 – Fonctions exécutives : pourquoi savoir ce qu’il faut faire ne suffit pas toujours à le faire, qui présente le cadre général dans lequel s’inscrit la flexibilité cognitive.

Elle rejoint également Jour 251 – Inhibition : pourquoi se retenir est une compétence avant d’être une question de volonté et Jour 257 – Mémoire de travail : pourquoi une consigne comprise peut disparaître quelques secondes plus tard. Ensemble, ces articles permettent de distinguer plusieurs mécanismes cognitifs qui peuvent se retrouver derrière des comportements parfois rapidement interprétés comme un manque de volonté ou une opposition.

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