Illustration COEDO représentant plusieurs générations d'une même famille reliées entre elles par différents fils symbolisant histoires, comportements, valeurs, ressources et expériences. Certains fils se prolongent tandis que d'autres se transforment ou s'interrompent, illustrant une transmission familiale qui influence les générations suivantes sans déterminer leur trajectoire.

Lorsqu’un comportement, une peur ou une manière d’entrer en relation semble se répéter d’une génération à l’autre, l’idée de transmission transgénérationnelle apparaît rapidement. Un parent raconte avoir vécu dans son enfance quelque chose qu’il retrouve aujourd’hui chez son enfant. Plusieurs générations semblent partager certaines façons de gérer les conflits, les émotions, l’autorité ou les séparations. Parfois, une famille a traversé des expériences difficiles qui semblent encore présentes dans les récits et les relations actuelles.

Il devient alors tentant de conclure qu’une histoire familiale « se transmet ».

Cette intuition n’est pas absurde. Les familles transmettent énormément : des manières de parler, des valeurs, des croyances, des attentes, des ressources, des règles implicites, des stratégies d’adaptation, des représentations du monde, mais aussi des conditions sociales et matérielles. L’histoire d’une génération peut profondément modifier l’environnement dans lequel grandira la suivante.

Mais entre cette réalité et l’idée qu’un traumatisme, une peur ou un conflit passerait directement de génération en génération existe un espace considérable.

Le terme « transgénérationnel » peut ouvrir une compréhension intéressante de l’histoire familiale. Il devient plus fragile lorsqu’il donne l’impression d’expliquer ce que nous ne savons pas encore expliquer.

Une famille transmet des manières de vivre et de comprendre le monde

Un enfant grandit dans un environnement déjà organisé avant lui. Certaines émotions y sont facilement exprimées, d’autres beaucoup moins. Certaines formes de désaccord sont possibles, d’autres perçues comme dangereuses. Les adultes possèdent leurs propres habitudes, inquiétudes et représentations de ce qu’est un enfant, de l’autorité ou de la famille.

Une partie de cette transmission est explicite : traditions, valeurs, langue, souvenirs, pratiques, règles ou récits familiaux. Une autre passe simplement par la vie quotidienne.

L’enfant observe comment les adultes réagissent au conflit, demandent de l’aide, parlent des autres, gèrent l’échec, la réussite, l’argent ou la maladie. Les interactions répétées participent progressivement à la construction de ses propres repères.

Si une famille a appris, dans un contexte difficile, qu’il fallait cacher sa vulnérabilité pour continuer à fonctionner, cette manière de faire peut rester valorisée longtemps après la disparition des circonstances initiales. Une stratégie autrefois protectrice peut devenir une norme familiale.

Les attentes peuvent également traverser les générations. « Chez nous, les études ne sont pas faites pour nous », « il faut toujours rester fort », « on ne peut compter que sur la famille » ou « les problèmes restent chez nous » peuvent influencer les décisions sans avoir besoin d’être formulés explicitement.

Dans ce sens, parler de transmission familiale ou transgénérationnelle peut être pertinent : une génération construit un environnement, des habitudes et des représentations qui participent au développement de la suivante.

Mais transmission ne signifie pas reproduction.

Un enfant peut adopter ce qu’il reçoit, le transformer, le contester ou construire exactement l’inverse. L’école, les pairs, les professionnels, les événements de vie et ses propres expériences participent également à son développement.

Une histoire familiale crée des influences. Elle ne trace pas automatiquement une trajectoire.

Ce qui se répète n’est pas nécessairement transmis de la manière que nous imaginons

Lorsque nous observons une ressemblance entre plusieurs générations, nous cherchons naturellement une continuité. Un parent et son enfant présentent une peur comparable, des conflits similaires ou une même difficulté. La répétition semble appeler une cause familiale.

Mais plusieurs mécanismes peuvent produire cette ressemblance.

Des caractéristiques génétiques peuvent contribuer à certaines dispositions. Des environnements semblables peuvent favoriser des réponses semblables. Des pratiques éducatives peuvent être apprises puis reproduites. Des conditions socio-économiques peuvent persister entre générations. Les interactions quotidiennes peuvent également renforcer certaines manières d’agir.

Même lorsque la continuité est réelle, son mécanisme reste donc à comprendre.

La question « est-ce transgénérationnel ? » est souvent trop large. Il est plus utile de demander : qu’est-ce qui semble précisément se répéter ? Comment cela pourrait-il avoir été appris ? Quelles conditions sont restées semblables ? Qu’est-ce qui a changé ? Existe-t-il des membres de la famille chez qui cette répétition n’apparaît pas ?

Les exceptions sont particulièrement intéressantes.

Nous regardons spontanément trois générations qui présentent une difficulté similaire. Mais pourquoi un quatrième membre de la famille développe-t-il une trajectoire différente ? Une rencontre, un conjoint, une expérience scolaire, une ressource personnelle, une amélioration des conditions matérielles ou un accompagnement professionnel peuvent avoir modifié la trajectoire.

Les ruptures de transmission nous renseignent donc autant que les continuités.

Elles rappellent surtout qu’une histoire commune ne produit jamais exactement les mêmes effets chez chacun.

Traumatisme, secrets de famille et épigénétique : attention aux raccourcis

La notion de transmission transgénérationnelle est souvent associée aux traumatismes et aux secrets familiaux.

Un événement vécu par une génération peut évidemment avoir des conséquences sur les suivantes. Une guerre, une migration forcée, une violence, une grande précarité, une maladie ou un deuil peuvent modifier durablement les ressources disponibles, les relations, les représentations du danger ou les pratiques éducatives.

Un secret peut également influencer les relations familiales. Certains sujets deviennent difficiles à évoquer, certaines décisions restent incompréhensibles pour ceux qui n’en connaissent pas l’histoire et des tensions peuvent se construire autour de ce qui ne peut pas être dit.

Mais constater un symptôme chez un enfant ne permet pas d’en déduire l’existence d’un secret familial. Et découvrir un événement ancien ne suffit pas à démontrer qu’il explique la difficulté actuelle.

L’absence d’information n’est pas une preuve.

La même prudence est nécessaire lorsque l’épigénétique est invoquée.

L’épigénétique étudie des mécanismes susceptibles de modifier l’expression des gènes sans modifier la séquence de l’ADN. Il s’agit d’un véritable domaine scientifique et certaines recherches s’intéressent aux effets possibles d’expositions environnementales sur plusieurs générations.

Mais passer de ces travaux à l’affirmation selon laquelle le traumatisme psychologique d’un grand-parent serait directement inscrit biologiquement puis transmis à ses descendants constitue un raccourci important.

Chez l’être humain, il est particulièrement difficile de distinguer ce qui relève de la génétique, de l’environnement partagé, des conditions sociales, de la grossesse, de l’alimentation, du stress, des comportements parentaux ou d’autres influences. Parler de transmission des conséquences possibles d’un traumatisme est donc plus prudent que d’imaginer le traumatisme lui-même voyageant directement entre les générations.

Cette nuance est importante pour le travail éducatif.

Elle nous oblige à rechercher des mécanismes observables plutôt qu’une causalité invisible.

Les familles ne transmettent pas seulement leurs difficultés

Le vocabulaire transgénérationnel est très souvent utilisé lorsqu’il est question de souffrance : traumatismes, secrets, violences, conflits, répétitions.

Beaucoup moins lorsqu’il est question de ressources.

Pourtant, les familles transmettent également des capacités d’adaptation, de la solidarité, des compétences, de l’humour, des pratiques culturelles, des valeurs, des stratégies face aux difficultés, un sentiment d’appartenance ou encore certaines manières de demander de l’aide.

Une famille ayant traversé des situations difficiles peut avoir développé des réponses particulièrement efficaces pour continuer à fonctionner. Certaines restent utiles, d’autres le deviennent moins lorsque le contexte change.

Ne rechercher que ce qui aurait été abîmé au fil des générations conduit donc à une vision très partielle de l’histoire familiale.

Une analyse plus équilibrée peut demander : qu’est-ce qui semble avoir participé aux difficultés actuelles, mais également qu’est-ce qui a permis à cette famille de tenir, de protéger certains de ses membres ou de construire des trajectoires différentes ?

Le génogramme peut ici devenir intéressant. En représentant plusieurs générations, des événements significatifs et certaines relations, il rend visibles des continuités, des ruptures et des ressources.

Mais il ne révèle aucune causalité à lui seul.

Si trois générations présentent une même difficulté, le génogramme permet de le constater. Il ne nous dit pas pourquoi. Une répétition peut devenir une piste à explorer, jamais une preuve automatique d’un mécanisme transgénérationnel.

L’outil reste pertinent tant qu’il soutient la curiosité professionnelle plutôt qu’une interprétation déjà décidée.

Comprendre l’histoire sans transformer le passé en destin

La question transgénérationnelle comporte enfin un risque important dans le travail avec les familles : celui de construire une chaîne de responsabilité.

La difficulté du jeune serait expliquée par les blessures de ses parents, elles-mêmes expliquées par celles des grands-parents.

Le récit devient cohérent.

Mais il peut faire disparaître tout le reste.

Un parent qui reproduit certaines pratiques ne les a pas nécessairement choisies consciemment. Un autre peut avoir profondément transformé sa manière d’être parent pour ne pas reproduire ce qu’il a connu. Les comportements familiaux s’inscrivent également dans des conditions sociales, économiques et relationnelles présentes.

Une famille n’est jamais uniquement son passé.

Le jeune lui-même rencontre aujourd’hui des enseignants, des professionnels, des pairs et d’autres adultes. Il traverse ses propres événements, développe des stratégies et construit progressivement ses représentations. Son parcours n’est pas simplement la dernière étape d’une histoire commencée plusieurs générations auparavant.

Plus nous donnons au passé une valeur explicative absolue, plus nous risquons de considérer le présent comme déjà déterminé.

Or même lorsqu’une continuité familiale est documentée, elle ne constitue jamais une prédiction individuelle.

C’est aussi ce qui donne une place au travail éducatif.

Le professionnel n’a pas à « réparer une lignée » ni à découvrir l’origine cachée de chaque difficulté. Il peut contribuer à produire d’autres expériences dans le présent : d’autres manières de gérer un conflit, d’entrer en relation, de réussir, de demander de l’aide ou de parler de ce qui se passe.

Ces expériences ne garantissent aucune rupture.

Mais elles rappellent qu’une histoire familiale peut influencer sans décider entièrement de la suite.

Lorsque nous pensons repérer une transmission transgénérationnelle, quelques questions permettent alors de conserver cette prudence : qu’avons-nous réellement observé ? Une répétition précise ? Un récit ? Une manière d’interagir ? Une représentation présente chez plusieurs membres ? Qu’est-ce qui permet de relier ces éléments ? Quelles autres explications restent possibles ? Et surtout, qu’est-ce qui ne se répète pas ?

La notion de transmission transgénérationnelle conserve ainsi tout son intérêt à condition de ne pas lui demander davantage qu’elle ne peut expliquer.

Une famille transmet des récits, des façons de vivre, des ressources, des peurs, des normes, des attentes, des environnements et un patrimoine biologique. Tous ces niveaux peuvent interagir.

Mais chaque génération rencontre ce qu’elle reçoit dans un monde différent. Elle peut le reproduire, le transformer, le contester ou l’abandonner.

Le présent possède une histoire.

Il n’en est pas la simple répétition.

Une famille ne commence pas avec l’enfant que nous accompagnons. Mais cet enfant n’est pas davantage la conséquence automatique de ceux qui l’ont précédé.

Entre les deux existe tout l’espace de son développement, de ses rencontres et des transformations encore possibles.

Pour aller plus loin

Cette réflexion prolonge Jour 247 – Génogramme : comprendre les liens familiaux sans réduire une famille à un schéma, notamment autour de l’utilisation de l’histoire familiale comme support de questionnement plutôt que comme preuve. Elle rejoint également Jour 249 – Penser en système : ce que la systémie change dans la compréhension des situations éducatives et Jour 255 – Quand professionnels et familles ne regardent plus le même jeune, qui invitent à replacer les comportements dans plusieurs niveaux de contexte plutôt qu’à rechercher une cause unique.

La réflexion sera poursuivie avec Jour 261 – Travailler avec les familles sans fabriquer deux camps, Jour 262 – Parentification : quand l’enfant prend une place d’adulte dans sa famille et Jour 268 – Trauma, traumatisme, stress : parlons-nous toujours de la même chose ?, qui permettra notamment de préciser ce que le vocabulaire du traumatisme permet réellement d’affirmer.

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