Aimer ce métier ne protège pas de l’usure. C’est même parfois l’inverse. Plus on est engagé, plus on est touché, plus on est exposé. L’usure professionnelle ne vient pas d’un manque de vocation, ni d’un défaut d’implication. Elle vient de la répétition, de la durée, et de ce qu’on porte jour après jour sans toujours pouvoir le déposer.
Ce métier use parce qu’il s’inscrit dans le temps long. On accompagne des trajectoires complexes, non linéaires, souvent marquées par des ruptures, des retours en arrière, des avancées fragiles. On investit beaucoup sans toujours voir les effets. Et cette absence de visibilité érode. Pas brutalement. Lentement.
L’usure ne se manifeste pas toujours par un épuisement spectaculaire.
Elle s’installe par petites touches :
moins de patience,
plus d’agacement,
une tolérance qui diminue,
une fatigue qui ne passe pas vraiment.
On continue à faire le travail.
Mais avec moins de marge.
Ce métier use aussi parce qu’il nous confronte en permanence à des limites. Les limites du jeune. Les limites de la famille. Les limites de l’institution. Et surtout, nos propres limites. On aimerait parfois réparer plus vite, protéger davantage, éviter certaines souffrances. Mais on ne peut pas. Et accepter ça demande une solidité intérieure qui se construit avec le temps… et parfois avec de la casse.
Il y a aussi la charge émotionnelle.
Pas celle d’un événement isolé.
Celle de l’accumulation.
Être disponible.
Contenir.
Réguler.
Expliquer.
Reprendre.
Tenir.
Recommencer.
Quand cette charge n’est pas reconnue, ni par l’institution ni par soi-même, elle se transforme en usure silencieuse. On devient plus rigide ou plus distant. Non par choix, mais par protection.
Un éducateur expérimenté disait un jour : “Je fais toujours mon travail, mais je sens que je mets une couche entre moi et les situations.” Ce n’était pas du désengagement. C’était une tentative de tenir. En prenant le temps de retravailler sa posture, de redéfinir ce qui lui appartenait vraiment, il a pu retrouver une implication plus juste, sans se vider à chaque situation.
Ce qui use aussi, c’est la confusion des rôles. Quand on commence à porter ce qui ne nous appartient pas. Quand on se sent responsable de décisions qui ne dépendent pas de nous. Quand on confond accompagnement et réparation. Plus on sort de notre place, plus l’usure s’accélère.
Tenir dans ce métier demande autre chose que de la bonne volonté.
Cela demande :
un cadre clair,
des limites internes solides,
une équipe avec qui penser,
et la capacité de se repositionner quand ça glisse.
L’usure n’est pas un échec professionnel.
C’est un signal.
Un indicateur que quelque chose doit être réajusté.
Ceux qui durent ne sont pas ceux qui donnent tout sans compter.
Ce sont ceux qui apprennent à doser.
À faire le tri.
À accepter de ne pas tout porter.
Aimer ce métier, ce n’est pas s’y perdre.
C’est apprendre à l’habiter sans s’y dissoudre.
Et ça, personne ne nous l’enseigne vraiment.
Ça s’apprend en marchant.
En trébuchant parfois.
En ajustant souvent.
Tenir dans la durée n’est pas un exploit.
C’est une compétence professionnelle à part entière.
Et elle mérite autant d’attention que toutes les autres.
COEDO
Collectif d’éducateurs libéraux – Grand Est
Réflexions issues du terrain et du travail éducatif au quotidien.
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