Dans notre métier, on croise souvent cette idée – parfois assumée, parfois inconsciente – que l’éducateur serait une sorte de sauveur.
Quelqu’un qui arrive dans la vie d’un jeune, qui “change tout”, qui “répare”, qui “transforme”.
Une image valorisante. Séduisante.
Surtout quand on débute et qu’on veut se sentir utile.
Sauf que la réalité est différente.
Et, honnêtement, beaucoup plus saine :
l’éducateur n’est pas un sauveur. Il n’a pas à l’être. Et il ne doit surtout pas essayer de l’être.
L’idée du sauveur repose sur une illusion dangereuse :
croire que l’autre dépend totalement de nous pour évoluer.
Croire que sans nous, rien ne changerait.
C’est une vision romantique du métier, mais déconnectée du réel.
Les jeunes que nous accompagnons ont une histoire, des ressources, un environnement – parfois chaotique, parfois protecteur.
Nous intervenons dans une trajectoire qui a commencé bien avant nous et qui continuera après nous.
Notre action compte.
Mais elle n’est qu’une part de leur construction, pas l’élément central.
Le rôle de sauveur entraîne toujours deux dérives.
La première, c’est la fusion.
On veut tellement bien faire qu’on s’implique au-delà du cadre professionnel.
On s’épuise.
On s’attache mal.
On prend sur nos épaules les responsabilités du jeune.
On cherche à compenser ce qu’il n’a pas eu ou ce qu’il ne reçoit pas.
Le résultat est toujours le même :
on se perd – et on perd en efficacité.
La deuxième dérive, c’est l’omnipotence.
Croire qu’on peut tout changer si on s’y investit suffisamment.
Cela mène directement à la frustration et au sentiment d’échec.
Parce que certaines choses échappent totalement à notre champ d’action :
situations familiales, décisions institutionnelles, problématiques psychiques profondes, contextes de vie destructeurs.
On ne contrôle pas tout. Et heureusement.
Notre rôle n’est pas de tout porter.
Notre rôle est d’intervenir là où c’est possible, avec ce qu’on a, dans un cadre donné.
Être éducateur, ce n’est pas sauver.
C’est :
- accompagner,
- être un repère stable, clair et fiable,
- proposer un cadre quand l’autre n’en a pas,
- mettre du sens quand le jeune est perdu,
- soutenir sans envahir,
- montrer un chemin, pas le marcher à la place de l’autre.
Et c’est plus exigeant qu’un rôle de sauveur.
Parce que ça demande de renoncer à une part de notre ego.
Accepter :
- de ne pas être au centre de l’histoire,
- de ne pas tout maîtriser,
- de ne pas tout réussir,
- de ne pas voir immédiatement les effets de notre travail.
Et surtout, accepter que parfois, malgré nos efforts, les choses n’avancent pas.
Et que ce n’est pas un échec personnel.
Accompagner, c’est se tenir à la bonne distance.
Ni trop près, ni trop loin.
C’est :
- faire avec l’autre, pas faire pour lui,
- lui laisser la place d’être acteur,
- maintenir une exigence réaliste,
- soutenir sans infantiliser,
- expliquer sans écraser.
L’éducateur qui se prend pour un sauveur fabrique de la dépendance.
L’éducateur qui accompagne fabrique de l’autonomie.
Et c’est bien là l’objectif :
aider un jeune à se construire de manière à ce qu’il n’ait plus besoin de nous.
Ce n’est pas une défaite.
C’est la preuve que le travail a été fait correctement.
Il faut aussi le dire clairement :
la posture du sauveur épuise les équipes.
Elle crée des tensions, des jugements, des clivages.
Celui qui “fait tout” finit par considérer que les autres “ne font pas assez”.
L’équipe devient un lieu de comparaison, de rivalités, parfois de conflits.
On sort du cadre professionnel.
On sort du sens.
Accompagner, ce n’est pas enlever les difficultés.
C’est aider à les traverser.
Parfois à les comprendre.
Parfois à les accepter.
Parfois à apprendre à vivre avec.
On n’offre pas une solution miracle.
On offre une présence stable et cohérente qui permet au jeune de se structurer progressivement.
Le jour où l’éducateur comprend qu’il n’est pas un sauveur,
il devient beaucoup plus efficace.
Il cesse de porter ce qui ne lui appartient pas.
Il cesse d’attendre des résultats qui ne dépendent pas de lui.
Il cesse de confondre implication et absorption.
Et il retrouve une énergie plus saine.
Plus durable.
Plus juste.
Être éducateur, ce n’est pas changer la vie de quelqu’un.
C’est être un des éléments qui lui permettent de la changer lui-même.
Et ça, c’est largement suffisant.
On ne sauve pas les jeunes.
On les accompagne pour qu’ils puissent se sauver eux-mêmes.
C’est toute la différence – et toute la beauté du métier.
COEDO
Collectif d’éducateurs libéraux – Grand Est
Réflexions issues du terrain et du travail éducatif au quotidien.
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