L’institution attend beaucoup des professionnels.
De la stabilité. De la cohérence. De la disponibilité. De l’engagement.
Parfois même de la résistance, de la souplesse, de la créativité… tout en restant dans un cadre contraint.
Et c’est normal.
Une institution existe précisément pour organiser, contenir et sécuriser l’accompagnement.
Mais il y a une confusion fréquente, dangereuse à long terme : croire que l’institution peut tout porter.
Elle ne le peut pas.
Et elle ne le devra jamais.
L’institution peut poser un cadre.
Elle peut définir des règles.
Elle peut structurer des dispositifs, des projets, des procédures.
Elle peut soutenir, encadrer, réguler.
Mais elle ne peut pas :
– absorber l’impact émotionnel du terrain à la place des professionnels,
– décider à leur place comment ils se protègent intérieurement,
– maintenir leur énergie quand elle s’épuise,
– donner du sens là où chacun ne le construit plus.
Beaucoup d’usure professionnelle naît de cette attente implicite :
“L’institution devrait me protéger de tout.”
Quand ce n’est pas le cas, la déception s’installe.
Puis la colère.
Puis le désengagement.
Or l’institution n’est pas un rempart émotionnel.
C’est un cadre de travail.
Ce qu’elle attend de nous, en réalité, est assez clair :
– tenir notre rôle,
– respecter le cadre posé,
– agir de manière cohérente,
– travailler avec l’équipe,
– garantir une continuité éducative.
Ce qu’elle ne pourra jamais faire à notre place, c’est :
– gérer notre rapport personnel à la fatigue,
– poser nos propres limites internes,
– prendre soin de notre équilibre,
– donner du sens à ce que nous faisons quand les résultats tardent.
Quand l’institution est perçue comme défaillante, beaucoup de professionnels compensent.
Ils portent plus.
Ils s’impliquent davantage.
Ils prennent sur eux.
Ils “font tenir” ce qui vacille.
À court terme, ça fonctionne.
À long terme, ça épuise.
Un professionnel qui compense en permanence les failles institutionnelles finit par s’user, puis par se désengager, parfois brutalement.
Et ce désengagement est souvent lu comme un manque de motivation, alors qu’il est le résultat d’un excès de portage.
L’enjeu n’est pas d’opposer institution et professionnels.
L’enjeu est de clarifier les places.
L’institution pose le cadre.
Le professionnel habite ce cadre.
Mais il ne doit pas devenir le pilier invisible de tout ce qui ne tient pas.
Dans certaines équipes, on observe des professionnels très investis qui finissent par “tenir” seuls des situations complexes, sans relais réel. Quand un travail explicite est fait sur ce qui relève du cadre institutionnel (procédures, décisions collectives, arbitrages) et ce qui relève de la posture individuelle, la charge se redistribue. Le climat s’apaise, non pas parce que tout va mieux, mais parce que chacun reprend sa juste place.
Attendre moins de l’institution sur le plan émotionnel, ce n’est pas être résigné.
C’est être lucide.
Et paradoxalement, c’est souvent ce qui permet de durer.
Parce qu’un professionnel qui sait ce qu’il peut attendre et ce qu’il ne doit pas attendre travaille avec plus de clarté, moins d’amertume, et plus de stabilité.
L’institution ne portera jamais tout.
Et c’est normal.
Notre responsabilité, c’est de ne pas lui demander ce qu’elle ne peut pas donner.
Et de ne pas nous donner à sa place ce que nous ne pouvons pas porter indéfiniment.
COEDO
Collectif d’éducateurs libéraux – Grand Est
Réflexions issues du terrain et du travail éducatif au quotidien.
© COEDO – Tous droits réservés.
Toute reproduction, même partielle, sans autorisation est interdite.
